Dans le cadre de mon retour au Bel Ordinaire en séjour de recherche, je poursuis le travail engagé lors de ma résidence au printemps 2025 où j’ai débuté ma recherche autour du dégradé, envisagé non seulement comme effet graphique mais aussi comme espace symbolique et sensoriel.
J’ai pensé le dégradé comme lieu de transition, un entre-deux qui interroge la perception. Ma recherche s’est concentrée sur une méthode spécifique : dégrader chacune de mes couleurs vers le blanc, puis composer au centre ce que j’aime nommer la zone de sensation, faite d’un gris coloré, issu d’un mélange de blanc et de quelques gouttes des deux teintes avoisinantes. Ce mélange produit une couleur indéfinissable, difficilement reconnaissable et force le regard à faire appel à notre imaginaire.

Cette instabilité chromatique m’intéresse car elle invite le·a regardeur·euse à se laisser traverser par ses vibrations et sortir d’un rapport trop concret à ce qu’iels croient percevoir. Ce travail sur les nuances et le glissement progressif convoque des sensations proches du trouble et de l’illusion optique. Le dégradé devient ici matière vivante, un espace entre le visible et l’invisible, le réel et l’imaginaire.

Au-delà de l’aspect plastique, cette recherche est pour moi éminemment symbolique. Le dégradé est ici la métaphore d’une pensée fluide, d’identités en mouvement et d’états intermédiaires ; le terrain d’une exploration imaginative et empathique. Inspirée par la pensée de Maria Lugones, notamment dans son texte Playfulness, World Traveling and Loving Perception, j’interroge la capacité à « voyager entre les mondes » : changer de posture, de langage, s’adapter aux réalités multiples qui nous traversent. Dans un monde structuré par des logiques de domination liées au sexisme, au racisme et au colonialisme, la possibilité de comprendre et de percevoir la nuance, la transformation et la pluralité sont pour moi un geste profondément politique. Je me suis donc appliquée à engager mes expérimentations sans processus préétabli. Au fil des jours et de mes découvertes — que ce soit à travers la gestuelle émergeant de la forme et réciproquement, ou grâce aux liens que j’établissais avec mes différentes lectures — j’ai peu à peu vu éclore et se tisser mon projet de manière sensible. Cette résidence a donc constitué pour moi un espace-temps précieux pour approfondir l’articulation entre forme, sensation et pensée.

Lors de ces deux nouvelles semaines de recherche, en gardant toujours en tête les mots que j’ai partagés au début de ma résidence :

  • ceux de Kae Tempest « Some things, it’s very useful to begin without knowing fully where you’re going.« 
  • et ceux d’Audre Lorde dans The Uses of the Erotic: The Erotic as Power : « We’ve been brought up to despise emotion and not to trust it, but it is a form of knowledge. », je poursuivrai donc mon exploration sensible et graphique autour du dégradé.