À la marge des rayures s’immisce dans les milieux sportifs et particulièrement le hockey-sur-glace. Après avoir filmé pendant six ans les entraînements, les matchs et le cœur des vestiaires d’une équipe de région parisienne, mon attention se porte à présent sur la figure de l’arbitre. Être à la marge est indispensable au bon déroulement de la rencontre, il·elle est vêtu·e d’un maillot rayé emblématique, patine, surveille, juge et actionne une chorégraphie de 26 gestes pour envoyer les joueur·euse·s quelques minutes en prison lors d’une pénalité. Les rayures s’activent, le corps prend position et le textile se fige en une superposition de lignes noires et blanches.
Un premier séjour de recherche au Bel Ordinaire en 2024 a posé la rayure au centre de ma réflexion : que se passe-t-il à la marge des ondulations ? quelle puissance est donnée à ces êtres en marge ?
Les lignes noires et blanches se sont liées et déliées par l’encre et le dessin ; ondulées et floutées par la pulpe de papier. Par un geste répété, elles se sont multipliées et abstraites, puis déplacées dans le champ de l’ordinaire. Elles sont alors devenues surface de réflexion : à quel moment sommes nous légitimes pour arbitrer une situation ? Pourrions nous porter un maillot rayé pour asseoir notre position de témoin et non plus de spectateur·ice ? Ces lignes témoigneraient elles de notre volonté d’agir ?
Ce second séjour au Bel Ordinaire permettra d’amorcer l’installation Obstructions – terme d’une des 26 pénalités. Elle se composera de peintures souples en velours rayés, de totems de palets sculptés en bois, de petites robes noires finalement rayées, de crosses récoltées et enrubannées comme des objets de soin, de réparation et de protection. Obstructions s’envisagera comme une mise en scène de vestiaires, des coulisses et des dessous des situations en rejouant certains codes sportifs, féminins ou encore du spectacle vivant.
Le Petit Cabinet du Pont de Pierre, qui accueillera l’installation à Strasbourg en juin 2026, est un ancien édicule, lisible de jour et de nuit sur la voie publique. Sa porte-fenêtre - lucarne sur - immergera le regard des passant·e·s sur les différents plans sculptés, surface sociale dont on peut se parer pour entrer dans l’action. Rayer, troubler les sens, patronner, œuvrer sur les marges et se rejoindre à la lisière de l’expérience.
Après mon séjour de recherche, février 2026:
Quatrième tiers-temps - Résumé du match
Un match n’est jamais écrit. Les recherches plastiques non plus. Déterminée, je suis venue produire des formes qui bouillonnaient depuis un an pour mettre en regard le rôle de l’arbitre à nos manières d’agir en société ; les recherches se sont élargies. Les crosses blessées récoltées, les gestes d’arbitre et les joueurs vidéoprojetés se sont installés à l’atelier pour me déplacer.
J’ai exploré la rayure d’une manière un peu différente : je suis entrée dans le contraste pour en découvrir les nuances ; j’ai modifié des outils-accessoires de ce sport pour peindre ; j’ai imaginé nos corps comme des lignes verticales qui rayent nos horizons. Mes gestes se sont adaptés aux surfaces de coton, de la toile tendue sur châssis aux velours des robes, jusqu’à reproduire inconsciemment des gestes de soutien perçus pendant les matchs, et des actions du personnel d’entretien de la glace. Tapoter vivement une crosse devenue pinceau pour réveiller les rayures, imiter le tracé de la surfaçeuse - machine qui remplit les incisions de la glace – pour lisser les blessures de la toile produisant la série des radiographies. Mêlant une recherche à la fois graphique et sensorielle, une nouvelle question est désormais à poursuivre : quelles nuances résident dans un contraste ?