Les économies de travail changent, fluctuent, se réadaptent sans cesse, surtout en début d’activité artistique. C’est dans ce changement brutal que la pratique explose, se réinvente dans une nouvelle mise en place du quotidien et des moyens disponibles. Ces derniers mois, mon travail s’est gorgé d’images, non pas par accumulation, mais par juxtaposition. Sculpture, dessin, texte et installation se retrouvent au même niveau. Il ne reste plus que l’image, et sa mise en performance dans l’espace. La pièce se fond dans la lecture, le dessin devient sculpture et poème, les objets sont l’alphabet d’un texte, le tout forme une typographie à deux doigts d’une anecdote du hasard. Lorsque ce qui nous entoure est déjà produit et continue de l’être, le sensible de l’expérience directe du quotidien devient notre ancrage immédiat.

En arrivant au Bel Ordinaire, une question s’impose : comment lier sculpture, texte et dessin ?
Jusqu’ici les sculptures, souvent originaires d’un poème ou d’une série de dessins, mélangent deux objets dans une scénette poétique. Dans le décor des murs blancs, une machine à laver se mord la queue, une dizaine de serre-joints ouvre chacun une pince à linge, des casseroles éclairent leur propre couvercle suspendu au-dessus d’elles… Ces objets hybrides, comme un poème croise les mots, superposent deux réalités pour en créer une troisième. Les mots se sont installés entre les objets. Ils sont lus, parlés, performés. Ils occupent l’espace avec le même langage que les sculptures. Le même langage, mais pas la même langue. La même manière de construire les images, mais l’ouïe et la vue ne captent pas le monde de la même façon.
Comment l’installation-poème, l’objet-poème et le dessin-poème peuvent-ils s’enrouler autour d’une même pratique ? J’aimerais élaborer une série d’installations-poèmes, où la parole, l’objet et le trait s’entrelacent dans un dispositif vivant. Une sculpture qui se lit, un texte qui se manipule, un dessin qui s’installe. Cette résidence est pour moi un terrain d’expérimentation, un lieu pour éprouver les correspondances entre langage et matière, espace et geste, et poursuivre cette recherche d’un poème physique, à échelle humaine.

Séjour de recherche en partenariat avec l’École Nationale Supérieure d’Art et de Design Limoges

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Après mon séjour de recherche, avril 2026:

En arrivant au Bel Ordinaire,
J’ai dessiné, dessiné, dessiné
et parlé
et j’ai fait.
J’ai fait dans ce grand atelier
ce que je n’avais pas encore fait.
Le temps s’est égrainé entre rencontres,
lectures
et relectures
et une liberté soudaine dans la recherche des matériaux.
J’ai exploré,
réfléchi,
fait des maquettes,
laissé libre cours à mon imagination.
Du dessin à la pièce
et du texte solitaire,
j’ai cassé ce chemin que j’empruntais inlassablement.
J’ai dessiné oui,
mais j’ai aussi dessiné en volume
en partant de la maquette
ou de ce que j’ai pu voir
dans un magasin de bricolage,
dans un petit parc,
en allant au supermarché en face
ou en ressourcerie.
En déambulant dans les boutiques ou en observant les montagnes,
j’ai collecté des objets,
des images,
que j’ai combinées dans l’atelier.
J’ai d’abord imaginé des poissons,
qui devenaient acteurs,
des poissons en 2D
qui pouvaient être le support d’une structure.
Les poissons pyrénéens tiennent.
Le dessin tient.
Il tient la sculpture, le texte.
C’est le dessin qui est à l’origine dans ma pratique
et soudain
je l’ai transformé en pilier d’une installation.
Ce poisson dessin, je lui ai fait tenir une poésie.
Je m’interrogeais
en venant au Bel Ordinaire
sur la capacité du texte poétique à trouver une place dans le lieu d’exposition.
Il est alors devenu, à son tour, une partie intégrante de la sculpture
scénographique.
Ici je l’ai d’abord représenté par des feuilles blanches A4
suspendues sur un fil
par des pinces à linge colorées.
Les feuilles sont blanches,
ou accueillent l’ébauche de textes,
peut-être même de dessins.
Et le texte suspendu dans l’espace se lit de tous les côtés.
Comme on se perd dans le paysage du linge étendu,
on se perd dans les vagues des feuilles blanches qui attendent leur texte
avec plus ou moins d’impatience.
Et ce sont les poissons qui tiennent l’étendoir.
Ce dernier forme les lignes du paysage,
le liant qui unit la structure,
c’est ce qui est porté et ce qui porte.
Les traits de crayon noir mat deviennent matière,
poteaux noirs
sur des socles métalliques
soudés avec précision et une grande justesse
(merci Sylvain et Romuald).
D’un côté, porté par les poissons
et de l’autre, sur une plaque en métal
en contrepoids d’une pierre polie par la rivière,
un équilibre se crée.
Le tout devient une structure poétique,
un paysage à lire,
dans lequel on peut déambuler afin de trouver les détails offerts par les textes.
En sortie de résidence,
les textes sont encore des pages blanches.
À long terme, j’aimerais créer ce texte en collectif,
par un appel à texte
ou dans le cadre d’une résidence avec des poétesses, des poètes,
et voir des plasticiennes, des plasticiens.
Ainsi, durant cette résidence,
j’ai pu entamer d’autres projets
comme des chapeaux de magiciens qui cachent un envol de montgolfières,
des poules en verre en taille réelle
réalisées à partir de morceaux de verre brisés puis polis,
qui deviennent comme un puzzle en trois dimensions
(ces poules, par la suite, deviendront des Ampoules portées par des poteaux ; elles deviendront des Ampoules municipales, lampadaires qui éclairent notre environnement de leur jeu de mots visuel)
et une brouette qui se révèle être un char romain en marche arrière,
tirée par un texte qui est une carotte
comme les autres.
Les dessins se sont aussi laissés dessiner,
les idées se sont bousculées.
Cette résidence fut une belle ouverture sur ma pratique et ses possibles devenirs.
Le texte, le dessin et la sculpture dansent maintenant et peut-être m’accueilleront dans leur mise en scène pour des lectures performées.