Après une première session de résidence en novembre 2019, je reviens au Bel Ordinaire pour une seconde session de deux semaines. Désormais, ma recherche s’oriente dans deux directions différentes. On peut dire qu’il s’agit de la « prise de forme » d’une seule et même recherche, comme les ramifications d’un seul arbre.

À l’origine, il y a mon intérêt pour la marche comme méthode ou protocole de création artistique, et comme motif de représentations artistiques. Cette poétique rencontre ensuite l’impératif contemporain de l’urgence climatique : comment continuer à créer, à produire des formes et à « faire œuvre », c’est-à-dire laisser une empreinte mémorielle (l’expérience de l’art) tout en laissant une empreinte carbone réduite.

D’une part, j’ai commencé à donner corps à mon désir d’expérimenter des modalités d’expositions qui soient immatérielles et performatives. Ici, sous la forme d’une marche au cours de laquelle je ferais apparaître des œuvres par le langage, en les racontant à un auditoire de marcheur-euse-s. J’ai constitué un corpus d’œuvres historiques qui pourraient se prêter à l’exercice, puis j’ai fait des recherches d’itinéraires dans la ville de Billère. Son paysage est typique des zones péri-urbaines de France, avec les zones artisanales, la route départementale, la voie de chemin de fer, la rivière, les espaces verts, les zones pavillonnaires… J’ai identifié des « stations », c’est-à-dire des endroits où un paysage (comme construction du regard) apparaît, et qui peuvent servir de toile de fond à l’évocation d’œuvres issues du corpus, soit parce que celles-ci s’y rapportent formellement ou bien conceptuellement.

D’autre part, suite à la rencontre avec des acteurs culturels du territoire, se dessine l’idée d’une exposition à la Cité des Pyrénées qui pourrait avoir lieu au printemps 2021. Cette fois-ci, il s’agira de travailler avec des artistes dont le travail fait directement écho aux problématiques que j’évoque plus haut. L’exposition aura une forme classique, donc matérielle, mais présentera des œuvres qui mettent cette matérialité en tension.


Après ma résidence, février 2020

Au cours de cette seconde période de résidence, la perspective d’une exposition accueillie à la Cité des Pyrénées est confirmée. Celle-ci aura lieu en février ou mai 2021. Pour cette exposition, je choisis de travailler avec l’artiste Marie Limoujoux avec qui je collabore régulièrement en tant que correspondante sur Viziradio, la radio qu’elle a co-fondé en 2017. Marie Limoujoux est une artiste sonore d’origine Corrézienne, dont la pratique très « low tech » est essentiellement basée sur le field recording (c’est à dire la captation d’environnements et de paysages sonores). En effet, Marie Limoujoux fabrique elle-même, à partir de matériaux récupérés ou à bas coût, la plupart de ses engins de captation autant que ses dispositifs de diffusion. Elle a par exemple créé un sac à dos qui enregistre et diffuse le bruit de ses pas à l’occasion d’une marche de 220 heures dans la Cordillère des Andes ; ou plus récemment, elle a fabriqué des caissons de basse en porcelaine.

Je suis très touchée par la dimension modeste (fait main, réemploi de matériaux, désossage de machines, etc. ) de son approche, qui me semble faire écho à mes recherches initiales, et notamment proposer une réponse à la question : comment laisser une empreinte mémorielle forte en laissant une empreinte carbone réduite ?

Avec Marie, nous avons déterminé un point de départ pour commencer à travailler sur cette exposition qui aura lieu dans un an. Il s’agit d’un souvenir d’enfance : au cours d’une promenade en montagne, elle s’est retrouvée subitement enveloppée dans une mer de nuages. La nappe est montée très vite, et au moment où Marie s’est trouvée au cœur des nuages, elle a eu la sensation d’avoir les oreilles bouchées, et que le son n’avait plus de profondeur, comme si le paysage sonore se trouvait être désormais en 2D et non plus en 3D. Comme si le son était passé dans un filtre ou une pédale d’effet.

Ce souvenir très fort, Marie Limoujoux n’en a jamais réalisé la captation sonore. Notre point de départ est donc de partir en quête de ce son et de l’enregistrer. Cette recherche est l’occasion pour elle de créer de nouveaux objets, et notamment tout un dispositif de micros et de casques pour tenter d’enregistrer le son au plus près de la sensation du corps, ainsi que le permet par exemple la technique du son binaural (qui consiste à reproduire notre écoute naturelle). Elle souhaite également mettre au point un bâton de marche, perche à micro télescopique, pour compléter son équipement.

Nous reviendrons donc la première quinzaine de mai 2020 pour réaliser ensemble une marche de plusieurs jours en montagne afin de réaliser cette captation, et tenter de faire chanter le vent et de faire sonner la brume.