Lors de ma résidence au Bel-Ordinaire, j’ai pour intention de profiter du matériel et de l’aide technique polyvalente mise à disposition afin de développer et agrandir la Collection Particulière. L’intention première de ce projet de recherche est de créer une collection d’œuvres d’art “parallèles” réalisées à partir de cartels collectés auprès de divers musées, galeries et institutions artistiques. Ces cartels sont détournés de leur fonction première (légender, catégoriser un objet d’art) et utilisés comme contraintes et outils premiers de production pour des œuvres nouvelles. Les nouvelles pièces sont réalisées à partir des informations fournies par les cartels (titre, dimension, matériaux…)  : des dessins, des peintures, des sculptures, des installations, des céramiques, des vidéos etc. qui possèdent les mêmes caractéristiques que les œuvres d’art originales. Désormais privés de toute connexion tangible avec les œuvres d’origines, les cartels conservent un lien conceptuel avec celles-ci. (Par exemple, quelle nouvelle pièce pourrait émerger du cartel Fontaine de Marcel Duchamp si l’on ne se doute pas que la pièce d’origine est un urinoir ? ) Le cartel devient ainsi le cœur d’une machine interprétative à produire des œuvres d’art. Il s’agit d’appliquer les cartels comme s’ils étaient les partitions d’une œuvre, d’emprunter le chemin inverse de l’archivage : utiliser la légende, le système de catégorisation comme point de départ de recherche et de fouille jusqu’à l’émergence d’une nouvelle forme. Poser ainsi l’acte d’appropriation comme la problématique même de l’art et interroger la question du sujet. La question finale posée par cette collection ne sera bientôt plus de savoir si la proposition est vraie ou fausse, mais de savoir si elle est interpellante, juste ou pertinente.

Ce projet de recherche est une sorte de défi : utiliser des médiums et des thématiques à partir desquels je n’ai pas l’habitude de travailler ni de penser, plaçant la curiosité artistique et la fraîcheur comme modus operandi dans le processus de création de chaque pièce. Se poser des questions similaires à celles de l’artiste original, mais dans un nouvel espace-temps, superposer les fantômes de l’histoire de l’art avec une voix contemporaine. Avec ce projet de recherche, je souhaite arriver à une collection ambivalente et un peu absurde, avec des cartels provenant de divers lieux (donc différents formats/fontes/mises en pages/langues/ manière d’expliquer une œuvre d’art…). Je souhaite exposer un panel d’œuvres dépareillées, reliées par le concept, l’esthétique de mon interprétation et des matériaux trouvés dans leur lieu de production. Au-delà d’une fabrique ludique de nouveaux types d’œuvres, il s’agit de libérer l’imaginaire – et l’inconscient – des formes existantes en s’affranchissant des discours (parfois) contre-productifs tels que l’inspiration, la question du sujet, le talent, la vision du monde, etc. Les nouvelles pièces seront exposées juxtaposées aux cartels d’origine, ce qui entraînera, pour les spectateurs (en particulier ceux familiers de l’art contemporain), une sensation d’ambiguïté et un questionnement radical quant à l’esthétique de l’art contemporain et sa réception :

S’agit-il vraiment d’une œuvre de cet artiste renommé ?
Est-ce que je contemple l’œuvre différemment si je sais que l’artiste est réputé ?
Si l’on connaît la pièce originale, qu’apporte la « nouvelle pièce » à notre perception de l’originale ?
Lui donne-t-elle plus de sens ? Lui donne-t-elle moins de sens ? Ou bien est-elle tout simplement absurde ?
La pièce originale aurait-elle pu être réalisée différemment ?
Avec cette collection, je souhaite que le spectateur s’interroge sur sa relation à la médiation muséale, à la façon dont il perçoit une œuvre et mettre en porte-à-faux son interprétation personnelle. La “Collection Particulière” aspire ainsi à révéler au spectateur les choix complexes faits par les artistes originaux et la façon dont chaque détail peut faire basculer entièrement le sens d’une œuvre d’art. Cette recherche prend tout son sens en étant développée dans un temps et un espace dédié et défini. Les « fruits » engendrés par cette recherche (la collection) seront esthétiquement et conceptuellement liés au lieu dans lequel elle est développée. Tant par les pièces réalisées à partir d’objets, d’images trouvés, d’environnements ou de comportements observés, filmés et photographiés, que par les nouvelles collaborations et les rencontres culturelles inédites qu’elle aura engendré. Une collection qui questionne notre rapport à la catégorisation, à l’unicité et à la polysémie des œuvres d’art.

Plus d’informations : http : //leamayer.net/index. php/artworks/collection-particuliere/

Démarche

Mon travail est une recherche autour des notions de perception, de connaissance et d’imagination : ce que l’on voit, ce que l’on croit, ce que l’on veut bien croire.
Quelle est l’influence de notre éducation, de notre histoire sur notre compréhension d’un objet, d’une oeuvre d’art, d’un paysage, de l’espace, du temps ?
Comment se développe le choix, inconscient ou délibéré, de poser un certain regard sur les choses ?
Le point de départ de mon travail repose sur de minutieuses études du réel, des échanges sociaux hors de l’atelier, structurées par des dessins et de l’écrit. J’étudie les fonctionnements de perception visuelle, sémiotique et esthétique. J’examine le monde interprété, raconté. Chaque projet est un processus de recherche ouvert et reste comme tel. Une pratique protéiforme, conceptuelle avec comme moyens sous-jacents le jeu, la légèreté, l’humour. Tout l’enjeu de mon travail repose sur la mise en lumière de la poésie présente dans les différences d’interprétations, de traductions ou dans les quiproquos. Un vaste champ de recherche, qui s’étend de l’approche du quotidien jusqu’à la relation à l’art. J’exploite cet intervalle : entre ce qui est là, ce qui est communiqué, ce qui est compris. Un intervalle ou l’imagination est présente chez chacun et peut-être amplifiée.