En 2017 j’ai commencé une pratique de films, réalisés avec mon téléphone uniquement, explorant notamment la notion de Transports, cet état mystique qui est aussi l’état d’amour, ce “pantographe qui prend l’énergie électrique sur la ligne haute tension et permet de la transformer en rotation de roues sur des rails, pour le voyageur en paysages, en rêveries, en musiques, en œuvres” pour reprendre Jean-François Lyotard, mais aussi toutes les machineries qui permettent de transformer les énergies en poétique.

De cette démarche, j’ai tiré plusieurs films que j’ai commencé à montrer en Allemagne, où je vis, mais je me suis surtout prise de passion pour les dispositifs hydrauliques, et généralement la force de l’eau, sa capacité puissante, génératrice d’énergie renouvelable (chutes d’eau, cours d’eau, courants marin, marées, vagues), Wasserkraft en allemand, qui est désormais le sujet d’un film que je suis en train de réaliser.

L’eau puissante ne va pas sans eaux plus calmes, plus profondes, et c’est dans ce cadre que cette résidence au Bel Ordinaire prend place, me permettant pendant une semaine d’aller filmer à Lourdes et d’explorer la croyance portée par l’eau, et plus généralement de pouvoir travailler sur la réalisation de ce film en cours de production et sa construction.



Après ma résidence, mai 2019.

Pendant ma résidence au Bel Ordinaire du 29 avril au 6 mai 2019, et dans le cadre d’un film que je suis en train de réaliser sur l’eau et plus particulièrement ses forces motrices, je suis allée effectuer plusieurs prises de vues à Lourdes, mais aussi aux Grottes de Betharram et à Saint-Pé-de-Bigorre où se situe une petite centrale hydroélectrique.

En parallèle de mes tournages, je lisais Les Foules de Lourdes, roman de 1906 où Huysmans évoque par deux fois Lourdes comme une énorme machine, parlant de moteur sous les arches de ses rampes conduisant à la Basilique et évoquant, pour le Rosaire, le « manque de rails et de plaque tournante au milieu, à la place du grand autel, pour permettre aux machines de sortir des coulisses et d’évoluer sur les voies de l’esplanade, en sifflant au disque. »

Intéressée par les machines célibataires, ces machines métaphysiques dont le concept a été initié par Marcel Duchamp, puis développé par l’écrivain et exégète Michel Carrouges ainsi que par le commissaire d’exposition Harald Szeemann, mon approche de Lourdes était aussi celle d’une machinerie, ne pouvant exister, telle qu’on la connaît, sans les chemins de fer ni l’électricité mais aussi la photographie, Bernadette ayant été la première Sainte à être photographiée.

Avec les plans que j’ai réalisé pendant cette résidence, notamment des fontaines et de leurs récipients, mais aussi d’autres lieux plus discrets de Lourdes (piscine abandonnée, transformateurs, serres), mes recherches pour le film que je suis en train de réaliser ont pris un léger nouveau tournant, interrogeant également Lourdes comme possible « Invention de Morel » (Adolfo Bioy Casares), l’eau comme moteur, par ses transformateurs, d’une incroyable machine spirituelle, mais aussi d’un dispositif de représentation, aux personnages et cycles de scènes infinis.

Les plans que j’ai pu tourner seront complétés pendant l’année par d’autres tournages à Berne, Baden Baden et Berlin, après des prises de vues déjà réalisées à Esslingen, Cologne, Düsseldorf et en Islande, avec à chaque fois une approche légèrement différente de l’eau et ses machineries.

Marie-Pierre Bonniol, mai 2019