Au bout du rouleau

Source d’angoisse dans un premier temps, celle de la page blanche, le papier m’inspire paradoxalement l’action, comme Odilon Redon décrit sa sensation face à ce matériau : Une feuille de papier me choque tant, que je suis obligé, (…) de la griffonner de charbon, de crayon, ou de toute autre manière, et cette opération lui donne vie.
Non seulement support constituant le fond d’un dessin mais aussi matériau à part entière, le papier, à la fois fragile et résistant, peut se transformer au travers de différentes opérations : de plat en volume, d’objet en espace, d’immobile en mouvement, de muet en sonore.

Lors de la résidence au Bel Ordinaire, je souhaite expérimenter le matériau papier en rapport avec le corps et le geste. Le rouleau de papier de format 1,50 x 10 mètres m’intéresse particulièrement par sa taille proche de celle du corps humain ainsi que la possibilité d’être étalé en longueur. Ce format exige en effet certaines conditions d’espace, de temps et des gestes adaptés dans la manipulation. Encombrant et lourd, il est aussi redoutable car au moindre geste négligé, des taches et des plis s’y font de manière irréversible. Tous ces aspects suscitent chez moi à la fois une forte appréhension et un sentiment de défi envers ce matériau.

Comment faire face à ce “corps” ? Qu’est-ce que je peux “faire” - quelles “opérations” ? Comment le transformer - “lui donner vie” ? Quelles sont ses caractéristiques ? Quels gestes sont-ils nécessaires pour l’apprivoiser ? Faut-il le “dominer” ? Ou faudrait-il le “laisse faire” ? Avec ou sans outil ? Quelles sont les solutions pour “faire avec” les contraintes de l’espace, les limites de mon corps, les lois physiques du mouvement (gravité, inertie, résistance…) ? Combien de temps prendra-il pour métamorphoser son état d’origine ? Quelles possibilités plastiques s’y trouvent ? Quelles formes peuvent naître et rester ?

J’envisage d’expérimenter ces questions sous forme d’une performance, en adaptant mes gestes aux propriétés du matériau et aux accidents qui se produiront pendant le processus. Je voudrais aussi interroger avec mon propre corps les limites du matériau et la question de la contrainte. Il s’agira, avec une réflexion chorégraphique, d’activer un dialogue entre le matériau papier et le corps, de donner à voir et à écouter "ce qui se passe" durant cette opération, de rendre ainsi ces moments d’actions plus présents et vivants.

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