En 2023, je faisais la rencontre de la chercheuse et historienne de l’art Camille Richert. Nous nous sommes entretenues autour de ses recherches sur le collectif d’agit-prop féministe Hackney Flashers, qui a depuis fait l’objet de leur première monographie Parents must unite + fight publié chez Tombolo Press. Ce collectif a documenté les luttes féministes et les conditions de travail des femmes et mères ouvrières dans les années 1970/80 à Hackney. Le collectif diffusait ses séries photographiques non pas dans les espaces d’exposition, mais dans les lieux fréquentés par les premières concernées : usines, crèches, city hall, work desk. Nous avons continué d’échanger avec Camille sur des façons de réemployer la méthode Hackney Flashers dans le contexte sociopolitique actuel.
Dans la continuité de cette rencontre, mes recherches actuelles portent sur les techniques d’archivage et les pratiques démocratiques de l’exposition. Comment réemployer les méthodologies des Hackney Flashers dans les espaces de monstration d’art alors que les services publics sont fragilisés ?
Je m’appuie sur une méthodologie croisée qui associe entretiens enregistrés, archivage, mise en espace et publication. Les possibles formes de restitution sont diverses — édition, création sonore, workshop, site web — mais s’allient pour répondre à un besoin : constituer une archive vivante activable par les acteurices de ces milieux.
Ma pratique s’intéresse aux croisements entre pratique éditoriale et création sonore, en interrogeant les relations entre les fonctions et les formes du document d’un côté, et les formes d’oralité – entretiens, témoignages, logiques de traduction – de l’autre. Dans cette perspective, l’édition et le support sonore ne sont pas seulement des moyens de diffusion, mais des outils complémentaires d’expérimentation. Mon travail prend toujours un contexte spécifique pour point de départ ; une élection, un corpus, un évènement. La recherche menée sur ces contextes permet d’en découvrir les acteurs, les origines politiques, les économies, les réseaux relationnels. J’assemble et collecte des récits et témoignages que je déploie en différents médiums — installation, radio, édition, vidéo, performance.

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Après ma résidence, juin 2026:
J’ai pu organiser ce séjour de recherche en deux temps distincts. Partir des Hackney Flashers, de l’agit-prop et du militantisme ouvrier m’a amenée à tirer le fil d’une recherche plus large, actuelle et située : celle de l’accès à la parole dans l’espace politique. Depuis la rencontre avec Camille Richert et ce collectif d’anglo-saxonnes déterminées, plusieurs épisodes ont alimenté ma recherche ; les élections municipales, des rencontres avec des membres de listes citoyennes, les présidentielles à venir, une réflexion de fond sur le rapport au témoignage et la collecte de parole. J’ai absorbé les actualités, des prises de parole douteuses aux images cultes, des commentaires sous les vidéos de la chaîne parlementaire aux plans architecturaux des parlements.

J’ai consacré mon premier temps au BO à la cartographie des données que je collectais. Je suis partie des interfaces physiques qui régissent notre rapport à la parole : l’architecture, la conception de nos lieux de vie, l’urbanisme, les interfaces numériques. Puis je me suis intéressée à la forme même de la parole : le timbre des voix médiatisées, silenciées, l’impossibilité de la parole, les sons et les silences signifiants, la façon dont nous nous entre-influençons dans nos gestes et nos mouvements. Et enfin, j’ai glissé ces recherches dans les questions politiques actuelles : la concentration économique des médias, le capital vocal (qui-peut-parler-quand), les formations en media-training des politicien·nes, la stratégie du « flood the zone with shit ».
Tous ces éléments ont composé une grande carte mentale sur le mur de l’atelier. Je déplaçais des éléments, ajoutais des notes, des post-it, des images, des captures d’écrans, des noms de personnes ou de collectifs que j’aimerais rencontrer.

Ce deuxième temps de recherche était une sorte d’état des lieux de ce mur d’enquête. J’ai replacé les éléments, je les ai alimentés et j’ai construit un plan plus structuré. Je me suis demandé quels types de pièces je pouvais en tirer, j’ai essayé des choses, j’ai écris, imprimé, sérigraphié. Et puis je me suis dis, en regard aux Hackney Flashers, que l’enjeu ne serait pas nécessairement de faire des pièces, mais plutôt de poser ces questions sur le terrain. Le mur d’enquête est devenu le chemin de fer d’une édition, que j’alimenterais bientôt par des transcriptions d’entretiens. La suite se dessine donc autour de deux trajectoires : une édition qui témoigne de ces recherches accumulées et une série de workshop avec des publics. Qu’elles soient radiophoniques ou éditoriales, les prochaines étapes seront résolument collectives.

Ces réflexions touchent à des questions denses et délicates, parfois compliquées à analyser et donc impliquent une certaine lenteur ou introspection. Je remercie bien bien fort toute l’équipe du Bel Ordinaire pour leur confiance et leur accompagnement, patiente et toujours curieuse de passer une tête dans la porte de l’atelier. Je remercie aussi les artistes génial·aux avec qui nous avons partagé ces semaines précieuses, j’espère revenir bientôt !