Ma pratique, qui associe sculpture, installation, image et écriture, s’appuie sur une attention constante portée aux paysages et aux multiples formes d’existence qui les animent. À travers des gestes simples, un outillage réduit et l’usage de matériaux naturels, je cherche à faire émerger ces moments où la matière semble se charger d’un sens nouveau, où le monde se laisse percevoir de manière inédite.
Lors de ma résidence au Bel Ordinaire, je souhaite poursuivre un travail de recherche consacré à la rivière. Engagé depuis plusieurs années, ce projet intitulé Jacqueline et la rivière prend sa source dans l’histoire de ma grand-mère, aujourd’hui atteinte de troubles de la mémoire. En évoquant la rivière par différentes formes plastiques, mon ambition est de faire renaître ce motif central de son enfance. Branches, feuilles, galets, terre ou papier travaillés à la main, tentent ainsi de raviver le souvenir d’un lieu qui s’éloigne peu à peu avec la maladie. Dans le même temps, la rencontre de ces éléments vise à inventer un support de communication commun, une zone de confluence entre nos deux réalités. À travers la notion de deuil blanc, ce travail interroge la disparition progressive d’un être ou d’un milieu encore présent, et invite à reconsidérer notre responsabilité envers ces paysages fragiles, marqués par la dégradation, l’effacement et l’oubli.
Cette résidence au BO représente pour moi une étape essentielle pour approfondir cette recherche. L’accès à l’atelier, ainsi que la proximité du Gave de Pau, me permettront de poursuivre et d’élargir le corpus engagé. Je mesure également la valeur de ce temps de travail au regard des moments de rencontre et de transmission qu’il rend possible. Enfin, la perspective d’un retour vers Jacqueline, afin de lui présenter les formes issues de ce temps de création, m’apparaît comme l’aboutissement logique de ce parcours.
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Ma résidence au Bel Ordinaire s’achève. Je me remémore ce mois passé entre l’atelier et les berges du Gave, à tenter de révéler ce que les paysages contiennent de formes, de rythmes, d’élans invisibles. Par endroits, je verse de la cire chaude dans le courant. Selon la vitesse et les turbulences de l’eau, la cire s’enroule sur elle-même, s’étire ou se plisse avant de figer sous l’effet du froid. Les formes obtenues, artefacts fragiles, fossiles, apparaissent comme des traces solidifiées d’un flux perpétuel, des archives du passage de l’eau. Chaque pièce conserve la mémoire du mouvement et des énergies rencontrées.
Ailleurs, je dépose une goutte d’encre à la surface de la rivière. Plus ou moins vite emportée, étirée, fragmentée, sa trajectoire est recueillie par une simple feuille de papier posée sur l’eau. Les images recueillies, sortes de scans du jaillissement, sont autant de nouvelles tentatives de saisir le mouvement, la fuite. Elles évoquent tantôt les planches du test de Rorschach, dans lesquelles chacun projette ses propres représentations, tantôt des images médicales ou satellitaires. Transférée sur film transparent, chaque figure prend l’apparence d’une radiographie inédite, invitation à prendre soin des êtres comme des paysages.
Sur la rive, je croise plusieurs foyers abandonnés. Ces cercles de pierres, vestiges d’une architecture minimale, témoignent d’une présence humaine passée, d’un temps révolu, propice à l’introspection comme à la parole. Certains de ces foyers sont rallumés et des pierres alentour placées sur les braises. Chaudes, elles sont ensuite déposées sur le papier. À l’opposé du temps long de l’érosion, le feu intervient comme une force brève et violente, révélant le travail continu du paysage. Les brûlures propres au relief de chaque pierre composent peu à peu un répertoire de signes, de caractères, une histoire des forces à l’œuvre.
Par moments, certains objets liés à ma grand-mère s’immiscent dans mes recherches. Je la revois par exemple remplir ses grilles de mots croisés, avec une facilité déconcertante. Elle connaissait les noms des choses, des fleurs, des arbres, des oiseaux. Elle savait prédire l’arrivée de la pluie en observant le ciel ou estimer la santé d’une rivière en retournant les pierres. Hélas, la maladie d’Alzheimer a peu à peu emporté ces savoirs. Désormais, tout se mélange. Au dos des pierres, les micro-organismes laissent place à quelques mots étranges. Des lignes glanées dans les pages de magazines de mots croisés, choisies pour ce qu’elles m’évoquent ma grand-mère, sa maladie, mon enfance, ou simplement pour leur beauté. De même pour le pyrogène. Ce petit objet muni d’un grattoir en céramique pour enflammer les allumettes soufrées, était autrefois utilisé dans les bistrots et les maisons, avant l’arrivée des briquets. Ma grand-mère les collectionnait. Je les revois, une centaine, disposés dans une vitrine dans un coin de son salon. Ici, les stries caractéristiques du grattoir affleurent à la surface de branches et de galets en céramique, rassemblés en un feu de camp immaculé. Enfin, l’icône, image religieuse sur bois que ma grand-mère peignait pour elle-même dans un style traditionnel, est aussi revisitée. Les végétaux remplacent les figures saintes. Pris dans la cire, comme tombés sur la rivière, ils forment des petits poèmes du bord de l’eau, qui laissent passer la lumière.
Je quitte ainsi le Bel Ordinaire avec la sensation d’être parvenu, par endroits, à retenir un paysage qui s’éloigne. Je remercie chaleureusement toute l’équipe du BO pour son accueil et son aide précieuse.