J’ai initié en 2024 une première recherche autour de Campan, village des Hautes-Pyrénées situé dans la vallée éponyme, et dont l’économie dépendait encore il y a peu de l’élevage, de la production de laine, de lait et de beurre. Je me suis intéressée à l’évolution drastique des modes de vie des habitant.es et travailleur.ses de cette vallée pour y sonder l’impact sur les sensibilités et leur rapport à leur environnement. Avec une interrogation faussement innocente, ma pièce Le goût du beurre sonde ainsi l’amnésie à la fois historique et collective des manières de vivre et d’habiter la montagne.

Lors de ma résidence au Bel Ordinaire, je souhaite poursuivre cette recherche sur la vie et sensibilités en montagne en y intégrant également le territoire de Pau qui peut être considéré comme une interface entre plaine et montagne; une ville où les troupeaux, lors des transhumances, étaient parqués sur la place de Verdun, avant de reprendre le chemin ossalois, (vallée d’Ossau). Plus précisément, je compte regarder du côté des sonnailles, ces cloches et clochettes attachées au cou des animaux lors des déplacements saisonniers entre les zones de pâturage. Cette recherche s’inscrit dans une quête plus large sur les cloches, à la fois dispositif d’alerte, objet religieux, relique ornementale, objet patrimonial et instrument de musique.

Les cloches endossent des rôles encore multiples, que ce soit dans la sphère religieuse, artistique, civile ou encore pastorale. Celles-ci sont omniprésentes dans notre quotidienneté, sans être pour autant indispensables depuis l’arrivée des signaux électriques. C’est que les cloches fonctionnent aujourd’hui d’abord comme signes, et non plus comme outils. Elles semblent être devenues des lieux de mémoire matériels et sonores qui cristallisent des pratiques disparues, sauf peut-être en montagne. Cette résidence permettra de poursuivre ces questionnements, via notamment la pratique de l’enquête et de la collecte, en me rendant par exemple à l’écomusée du pastoralisme Ça-ï Ça-ï à Lourdios, ou celui de la vallée d’Aspe.

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Après mon séjour de recherche:
Au Bel Ordinaire, j’ai poursuivi ma recherche sur les cloches en menant plus précisément une enquête sensible sur les sonnailles. Je me suis notamment rendue dans les vallées du Haut-Béarn (Pyrénées au sud de Pau) afin de réaliser des enregistrements sonores de sonnailles et de clochers. À l’atelier, j’ai ensuite commencé à assembler ces enregistrements avec d’autres, issus de sonneries plus numériques mais s’inspirant de celles des cloches, pour composer le début d’un paysage sonore fictif, en tension avec les transformations contemporaines de nos communs sonores (individualisation de l’écoute, motorisation des sons, saturation numérique…).
Cette virée dans le Haut-Béarn m’a aussi permis de visiter l’écomusée de Sarrance, dans la vallée d’Aspe, ainsi que Ça-ï Ça-ï à Lourdios dédié au pastoralisme, où j’ai pu en apprendre davantage sur la fabrication des sonnailles par la famille Daban, l’une des dernières encore actives et installée tout près de Pau.
Les Archives communautaires Pau Béarn Pyrénées ont, elles aussi, été une source précieuse d’informations : j’y ai notamment trouvé un ouvrage très précis de 1870 consacré aux cloches, détaillant leur rôle structurant des temporalités et des pratiques sociales, mais aussi leur capacité à appeler à l’émeute. Cette dernière découverte m’a amenée à m’interroger plus précisément sur les infrastructures d’alerte et de mobilisation collective en termes techno-politiques : qu’est-ce qu’un outil communautaire et politique aujourd’hui ? Et dans quelle mesure renouer avec des formes conviviales de technologies pourrait-il contribuer à des régimes d’attention, de soin et de communs plus coopératifs et moins hétéronomes?
Je poursuis maintenant cette recherche avec le musicien Victor Taranne à travers une résidence artistique dans le Perche sarthois. Avec un groupe d’élèves, nous réaliserons collectivement une cloche en argile glanée dans les terres argileuses du Perche, gravée d’aspirations futures pour la localité. Il s’agira ensuite de la faire sonner et de l’enregistrer à son tour.