« Chacune des parcelles du tissu révèle l’organisation de la tapisserie toute entière » Richard Feynman.

L’installation qui sera créée à l’occasion de l’exposition est un tapis tufté mis en espace. Inspiré par différents ouvrages autour de la nature, il tente de traduire visuellement ce qui nous traverse.

Le jeu de rythme amené par la variation de densité des fibres renvoie à l’alternance des opposés, le vide, le plein, le permanent, l’impermanent, le mouvement, l’immobilité et bien sûr l’alternance du souffle. Cette recherche veut outrepasser la définition occidentale du paysage qui tend à le fixer dans l’espace comme un panorama.

Outre la traduction visuelle suggérée par le travail de vide dans le textile de ce « vivre de paysage » — du livre de François Julien Vivre de paysage ou L’impensé de la Raison  — cette manière de laisser des espaces absents donne une impression de l’ouvrage en cours de création et replace le tapis comme vecteur de transmission. Les formes, les symboles et les motifs qui le composent sont autant de récits amalgamés. Cette manière de transmettre fait écho à ces récits tissés par les femmes berbères porteuses de la mémoire du temps.


Après la résidence :

L’accueil au Bel Ordinaire m’a permis de développer ce qui depuis plusieurs mois était en germe. Cette résidence a été une bouffée d’air et m’a fait comprendre les directions prises dans les projets que je mène. Il en va d’une envie de créer des pièces qui se tiennent et se racontent. Je n’avais jamais mené ce travail de sculpture avec autant de réflexion. J’ai découvert par les échanges avec Lola Meotti que je pouvais faire ce travail de mise en volume qui souvent est aux antipodes du travail textile.

Équilibre incertain

Le génie de la vallée ne meurt pas

On l’appelle la Femelle obscure

La porte de la Femelle obscure

on l’appelle la racine du ciel et de la terre

Comme file un fil elle dure

En user ne l’épuise

Laozi

L’installation est une sculpture textile. Aux frontières de la cabane, de la grotte, du tumulus, elle est soutenue par des branches de bouleau. Son équilibre est fragile et se situe entre un espace rassurant et une forme de piège. Le jeu de densité vu du dessous donne l’impression d’un feuillage, espace de camouflage. En laissant apparaître l’envers et l’endroit, la technique donne l’impression d’un jaillissement végétal amplifié par la technique du tuftage. Sur l’endroit apparaissent diverses scènes qui entourent un centre qui peut être une porte, un soleil, ou encore le centre d’un tapis persan qui pourrait faire référence au jardin dont parle Michel Foucault dans ses Hétérotopies.

Ces scènes s’inspirent de la pensée de Laozi et traduisent le souffle qui traverse toute chose et dont nous devons en permanence user. On peut imaginer, en entendant cette phrase, les forêts des montagnes où vivent les ermites et les immortels, ce qui a inspiré la création de certaines des parcelles de ce tapis.

D’autres éléments réels ou inventés peuvent être observés comme la jambe de La Chute d’Icare de Brueghel dans les eaux sous ce centre solaire, le corbeau, la main devenue sainte…

Techniquement le travail est réalisé sur l’envers et il conduit à retourner en permanence cet immense cadre afin de percevoir ce qui s’écrit. Cette action est prémices d’une action performative toujours inspirée de la philosophie de la danse de Paul Valéry.