En prémisse de mon travail, l’arpentage attentif du paysage me permet d’établir un corpus d’images et d’expériences. Elles deviendront par la suite le socle d’un basculement plastique vers l’abstraction. On retrouve en filigrane dans mes créations – rouilles, tôles froissées et photographies – une double attention au proche et au lointain, à ce qui de près fait matière et de loin devient image. De cette façon, j’établis une analogie entre l’expérience du paysage et celle de l’œuvre, entre la figure du promeneur et celle non moins active du regardeur.

À cette ambivalence de la perception s’ajoute une tension propre au processus de création : celle qui articule maîtrise de la composition et réaction aléatoire de la matière, prise et déprise de l’artiste sur son travail. Cette influence réciproque de la matière sur le geste nous ramène à la notion de paysage : si l’on façonne le pays jusqu’à ce qu’il fasse paysage, pouvons-nous affirmer qu’il ne nous transforme pas en retour ? Au fil des images produites, cette question m’amène à chercher les marques sensibles de l’activité humaine dans des paysages a priori naturels et à explorer la manière dont on l’habite, dont on le comprend et dont on l’investit.

Lors de ma résidence au Bel Ordinaire, il s’agira d’inventer des protocoles de création permettant d’établir une attention particulière à un milieu, qu’il soit immédiat (l’espace d’exposition) ou environnant (le paysage qui l’entoure). L’exploration de techniques comme le photogramme offrira par exemple la possibilité d’enregistrer avec fluidité la lumière et ses variations dans un lieu et un moment choisi. Mes expérimentations plastiques seront nourries par un dialogue avec les usagers et habitués du Bel Ordinaire. Ces discussions - transcrites sous forme de notes ou croquis – serviront de terreau pour penser le paysage pyrénéen et ses représentations. Quels souvenirs, rêveries ou images collectives le paysage produit-il ? Est-il vraiment la chose que l’on regarde, ou le point de vue qu’on lui porte ?

Ces interrogations serviront d’impulsion à la mise en place d’une installation proposant un ensemble de fragments évoquant des éléments topographiques, culturels et imaginaires recueillis lors de la résidence ; assemblage d’images et d’objets sculpturaux (photographies, rouilles et cyanotypes, volumes et éléments récoltés). Autant de variations formelles cherchant à saisir une image complexe du paysage et de ses pratiques. Cette composition participera d’une réflexion sur le fragment, pensé “non comme amputation de la totalité, mais comme totalité singulière1”, comme agrégat d’expériences et de perceptions offrant différents niveaux de lectures du paysage.

1. Moses Dobruška, préface de Fragmenter le monde, Josep Rafanell I Orra, éditions divergences, Paris, 2019, p. 13