Cette nouvelle résidence m’amène à renouer avec le support textile présent dès le début dans mon travail. 

Cette matière issue du tressage ou du tissage de brins de chaîne et de trame qui s’unissent dans une autre unité, m’intéresse depuis longtemps à la fois comme procédé de fabrication mais aussi comme support à la couleur et au motif. C’est à travers le dessin, dans une série de coiffures et d'enchevêtrements de cheveux que sur le papier le fil se noue. Mais le tissu est aussi la matière première du vêtement qui se retrouve à maintes reprises dans plusieurs pièces réalisées. 

En parallèle avec des expérimentations formelles sur des patrons de papier, les séries photographiques Rue Adoue (2010), Rue de Grenelle (2010) ou encore De la chair pour le béton (2011), révèlent une attention particulière portée au vêtement et au drapé. Dans ces séries le vêtement vaut à la fois comme matière mais aussi comme signe parfois même comme forme de résistance à la rectitude ou à la raideur des lignes et des orthogonales. Ce conflit est aussi actualisé dans la série Les absents (2011) ou les cols en céramique ont été gagnés par la raideur qui cette fois a triomphé. 
Avec l’exposition Le futur n’existe pas (2018), dans la pièce à vivre imaginée pour l’occasion, le tissu est réintroduit sous deux formes qui viennent adoucir les compositions et introduire un début de narration: celle d’un peignoir, négligemment suspendu sur le coin du paravent et celle d’une housse de matelas-coussin placée sur le lit de jour et réalisée à partir d’un dessus de lit chiné au marché aux puces. Enfin, dans ma dernière exposition c’est une sculpture en pierre taillée qui fait réapparaître les dessins de cheveux enchevêtrés, non loin d’un « tissu en sable », étoffe amalgamée de matière. Le textile, qu’il soit matérialisé par le vêtement ou par le tissu d’ameublement, a toujours été là. Il revient aujourd’hui avec un nouveau projet qui porte sur une forme très particulière de vêtement liée au sport équestre : la casaque. De retour à Pau, en me documentant sur ma propre ville et sur l’influence anglaise qui l’a marquée à travers le golf et le hippisme, j’ai découvert, à ma plus grande surprise, que Coco Chanel avait fréquenté l’hippodrome palois. En effet, dans un documentaire diffusé en 2019 à son sujet sur Arte TV, on apprend comment en 1907, accompagnée de son amant de l’époque passionné de chevaux, elle est venue à Pau, la « ville du cheval » et comment l’observation des entraînements de chevaux de course au domaine de Sers l’a inspirée pour la création de vêtements. On y découvre aussi une salle dans laquelle sont conservées les casaques, parties supérieures de la tenue des jockeys. 

La découverte de cette débauche de couleurs et de motifs a déclenché une série de dessins de textiles élaborés à partir des codes propres à la casaque. Ces multiples combinaisons sont régies par des règles strictes : on peut assembler deux couleurs, voire trois mais pas quatre. La disposition des motifs est toujours clairement définie. Ainsi pour une casaque étoilée, on place 10 étoiles devant, autant derrière et 6 par manche. Cette codification extrême des tenues des jockey en contradiction totale avec le monde animal qu’elle côtoie m’a parue très intéressante à explorer. Dans cet univers de formes, les aspects décoratifs ne sont associés à aucune liberté créatrice et pourtant ils génèrent une fascination esthétique que je souhaiterais interroger à travers des productions textiles en résonance avec cette découverte mais qui continueront d’hésiter entre fonctionnalité et usage poétique. 

Il s’agit maintenant pour moi de regarder de près pour me les approprier, les savoir-faire artisanaux et industriels associés à cette production très spécifique. En effet s’il faut quatre heures pour réaliser une casaque simple, il en faut huit pour coudre une casaque toute étoilée. Dans cette logique, avant de venir en résidence, j’ai collecté un ensemble de données sur le tissu et les techniques de confection dans la région. Je me suis ainsi rendue à l’usine de Tissage Moutet qui privilégie des savoir-faire traditionnels pour créer, teindre et réaliser du linge basque et du linge jacquard à Orthez, dans le Béarn. J’ai également échangé avec une lissière-tapissière et teinturière qui travaille à Aubusson. En cherchant des outils et des techniques que je pourrai acquérir rapidement pour réaliser moi-même ces textiles, j’ai découvert un pistolet électrique qui, pour un coût accessible, permet de confectionner des tapis tuftés. Enfin j’ai contacté des producteurs de laine et des teinturiers dans l’idée de faire reproduire fidèlement le nuancier de couleurs des casaques qu’il me reste encore à me procurer. Dans quelques jours ma résidence débute et j’ai prévu de me rendre à Aubusson pour visiter un atelier de teinture et la Manufacture de tapis et de tapisserie Pinton (1867). Ce sera aussi l’occasion de poursuivre les échanges entamés avec les artisans et de rencontrer des associations de tricoteurs et de producteurs de laine locale.