« (...) le monde, non plus comme un parcours sans cesse à refaire, non pas comme une course sans fin, un défi sans cesse à relever, non pas comme le seul prétexte d’une accumulation désespérante, ni comme illusion d’une conquête, mais comme retrouvaille d’un sens, perception d’une écriture terrestre, d’une géographie dont nous avons oublié que nous sommes les auteurs. » Georges Perec, Espèces d’espaces, 1974.

Au cours d’un séjour de trois mois au Brésil entre 2017 et 2018, j’ai défini un protocole d’écriture nomade qui a inspiré mes projets suivants. Aujourd’hui, je reprends le cours de ces recherches dans le cadre d’une résidence curatoriale en plusieurs étapes.

BOCA A BOCA est un projet d’écriture en itinérance conçu en 2017 au fil de mon premier voyage brésilien. D’une région à l’autre, les artistes me contaient leurs histoires et leurs visions d’un Brésil immense en pleine crise culturelle. Ils me parlaient de leur pairs et me proposaient, à la fin de chaque entrevue, de rencontrer un ou une autre artiste lors de mes prochaines étapes. Selon le principe du bouche à oreille (« boca a boca » en portugais), les artistes ont tracé mon itinéraire et déterminé mon écriture.

Un temps de recherche à distance au Bel Ordinaire s’initie aujourd’hui,
en janvier 2021. À l’ère du Président Bolsonaro, comment les artistes évoluent ? Comment les stratégies de résistance se mettent en place ? Cette gouvernance contestée a largement été remise en cause pour ses décisions radicales et infondées concernant la protection de l’Amazonie ou plus récemment lors de la crise sanitaire. Les artistes et acteurs culturels font régulièrement acte de décisions politiques désastreuses.
En parallèle à cette recherche personnelle prenant la forme d’un dialogue renouvelé avec les artistes, le futur voyage se profile de l’autre côté de l’Atlantique en 2021. Mené avec d’autres collaborateurs (un artiste français, une artiste brésilienne et une commissaire d’exposition brésilienne), ATRAVESSAR est un projet de résidence croisée, un laboratoire de recherche à quatre réunissant deux théoriciennes et deux artistes.

Textes BOCA A BOCA à consulter en ligne : https://www.elisegirardot.com/boca-a-boca

Le projet ATRAVESSAR

La France partage, via la Guyane, une frontière commune avec le Brésil, elle possède également une Histoire commune à travers, par exemple, la première colonie française qui s’est installée dans l’État de Rio de Janeiro sur l’île Antarctique, de 1565 à 1570. C’est aussi un groupe d’artistes Français qui, à l’invitation de l’ambassadeur Portugais, ont participé à la création de l’académie des Beaux-Arts de Rio. Quelles sont les traces de ces relations aujourd’hui ? Au cours du XXe siècle, de nombreux intellectuels et artistes brésiliens ont fait le trajet inverse pour fuir la dictature et trouver refuge en France. Ces données amènent à réfléchir à la notion de traversée historique, d’où le titre choisi : atravessar en portugais / traverser en français.

ATRAVESSAR se déploie autour des études décoloniales. L’objectif sera de développer une recherche étroitement liée au contexte des villes de Rio, Bordeaux, La Rochelle, cités ouvertes sur l’Atlantique. À La Rochelle, le Musée du Nouveau Monde conserve un exemple de papier peint panoramique produit en 1830 par la manufacture Zuber en Alsace. Ce motif de papier peint intitulé Vues du Brésil est toujours reproductible aujourd’hui. Le même modèle est visible dans une aile du bâtiment du Ministère des Affaires étrangères à Rio, au Palais Itamaraty. Cet élément formel déclenche, par effet miroir et de manière trans-historique, deux métaphores de l’entreprise coloniale. Au Musée du Nouveau Monde, en France, le papier peint est parfaitement conservé. À Rio, des trous béants et des tâches nourris par l’humidité jalonnent l’image. Les couleurs passées accentuent cette impression de désuétude, comme une métaphore d’un temps révolu parti en fumée. Plusieurs échos à la situation mondiale actuelle seront également à observer, dans un contexte où les mobilités sont contraintes et où les replis nationalistes menacent nos échanges trans-frontaliers.

Pendant 8 semaines à Bordeaux / La Rochelle et 8 semaines à Rio, il s’agira de mettre en place un laboratoire de recherche croisant les héritages coloniaux en étudiant l’Histoire et les enjeux des colonisations portugaises et françaises sur le territoire de Rio, et, sur un même principe, les stigmates d’échanges coloniaux sur un territoire aujourd’hui appelé « Nouvelle-Aquitaine ». Le quatuor artistes / commissaires formera un groupe de recherche collective et tissera des liens entre deux territoires, leurs Histoires passées et présentes. Ce projet est soutenu par la Drac et la Région Nouvelle-Aquitaine (Réseau Astre). 


Après ma résidence, Janvier 2021.

Du 6 au 15 janvier, je me suis projetée dans ATRAVESSAR, résidence artistique et curatoriale menée à Rio, Bordeaux et La Rochelle au printemps et à l’été 2021. Ce fut l’occasion de mener au Bel Ordinaire des conversations régulières avec des artistes ou chercheurs brésiliens en visioconférence. Ces échanges ont eu pour objet la situation actuelle et l’influence que le contexte social et politique exerce sur leurs travaux artistiques. 

Aussi, j’ai enfin pu m’engouffrer avec délectation dans l’épaisseur de la recherche en abordant la question du langage, par le prisme d’une écoute quotidienne de musique brésilienne, podcasts et documentaires. De même, j’ai entamé un échange linguistique en français et portugais avec l’artiste bordelaise originaire de Rio, Duda Moraes. Mes archives (boîte à outils d’ouvrages regroupés depuis plusieurs mois) se sont aussi resserrées sur des témoignages littéraires comme le livre Brésil. Des hommes sont venus de Blaise Cendrars. Il y raconte son voyage outre-Atlantique et aborde les contradictions d’un pays déchiré.

Dans une approche situationniste et contextuelle et par le plus grand des hasards, je me suis entretenue avec Lucia Leistner au Bel Ordinaire, architecte de formation et traductrice paloise originaire de Porto Alegre.