Lors de ma résidence recherche au Bel Ordinaire, je vais poursuivre trois séries de travaux déjà commencés depuis plusieurs années.

La première, intitulée Mot compte double, repose sur un dispositif simple : sur des structures en forme d’accordéon qui, selon les formats et les usages, peuvent être en papier ou en bois, très petites ou très grandes, j’inscris des mots ou des phrases, qui se répondent d’un plan à l’autre. Le fait de se placer sur la gauche ou la droite de ces structures fait qu’on lit un texte ou un autre, et c’est le déplacement du lecteur qui permet de créer le sens en faisant se confronter les deux énoncés, selon le principe bien connu de l’anamorphose. L’utilisation de l’atelier de construction me permettra de tester des pratiques d’assemblage de ces structures, et de produire une ou plusieurs pièces. Cette série a fait l’objet d’un workshop avec les élèves de DN made du Campus Fonderie de l’Image de Bagnolet.

La seconde, Faire signe, consiste en un ensemble d’objets réalisés avec des chutes de bois. Ces objets hybrides se situent entre la sculpture, l’élément signalétique et le hiéroglyphe ou le pictogramme : ce sont des signes, tout simplement. Réalisés en bois et peints, ces signes sont ensuite fixés de manière clandestine dans l’espace public, afin, littéralement, d’y “faire signe“. Leur présence ambiguë (s’agit-t-il d’un élément à caractère officiel ? quel est sa signification ? ) invite à considérer d’un autre œil le banal du décor urbain en le parasitant. Le système de fixation lui-même joue sur cette ambiguïté, puisque j’utilise des murs ayant auparavant servi de support à autre chose (une plaque professionnelle par exemple), cet élément précédent ayant été démonté (en général à l’occasion d’un déménagement ou d’une cessation d’activité) et l’espace étant laissé vacant, avec un trou non rebouché et une cheville prête à l’emploi : un espace visuel disponible, qui ne demande qu’à être hacké. Mon séjour me permettra de produire de nouveaux signes, et éventuellement d’en semer quelques-uns au gré de mes déplacements.

Enfin la troisième, Courir les rues, les routes, les chemins, est relativement récente. Depuis le début de l’année, j’ai ajouté une dimension à ma pratique du jogging, puisque chaque sortie est l’occasion de rapporter un objet ou fragment trouvé au fil du parcours, afin d’en obtenir l’empreinte. Lorsque j’ai effectué 26 sorties, je réalise un petit livret où les empreintes de ces objets sont encrées et imprimées comme s’il s’agissait de gravures ou de caractères typographiques. Un premier livret est paru, le second est en préparation. Les séances de jogging qui auront lieu pendant mon temps de résidence s’intégreront à ce corpus. Elles pourront aussi faire l’objet d’une édition spécifique si la récolte se révèle fertile.


Après ma résidence, juillet 2020 :

Durant ma résidence de recherche, j’ai coupé du bois (beaucoup), dessiné des pictogrammes avec du scotch de peintre, agencé et peint les pièces de bois coupées susmentionnées, écrit un texte de fiction, travaillé à la mise en voix de celui-ci avec l’aide de Romain Jarry, également en résidence, fait du vélo avec un chevreuil, sérigraphié des textes et des images sur des supports improbables (cartes routières et pages de romans Harlequin), j’ai découpé des silhouettes d’animaux préhistoriques dans du contreplaqué puis peint lesdites silhouettes sur quelques murs des environs à l’aide de pochoirs, fabriqué des panneaux signalétiques absurdes, fabriqué un ensemble d’objets de bois (crâne, sablier, os, chandelier, végétal…) composant une sorte de vanité, proposé à un autre résident de l’assister à sérigraphier des phrases sur des chutes de bois, découvert que le Jurançon n’était pas un vin du Jura mais bien des Pyrénées, découvert que l’on produisait de l’andouille dans les Pyrénées (mettant fin à la querelle Vire vs Guéméné), réalisé des sculptures typographiques en forme d’accordéon, de fanion, de lampion, tenté de parler de mon travail face à une caméra, échangé longuement sur nos pratiques respectives avec les autres résidents, pris quelques photos absurdes dans les environs du BO, ai pratiqué le jogging, me suis perdu plusieurs fois dans ces occasions, ai fabriqué des objets d’un usage incertain (un artefact de lampe de poche, un couteau suisse typographique, un objet de distanciation sociale…), j’ai recyclé des chutes, j’ai ramassé des fragments d’objets par terre, j’ai fait des empreintes encrées de ces rebuts, j’ai trouvé des phrases amusantes, j’ai esquissé une nouvelle série d’objets (des sortes de pictogrammes en trois dimensions dessinées par des fragments de tasseaux collés), je me suis couché tard, je me suis levé tôt, j’ai fait des choses que j’avais prévu de faire et d’autres qui se sont manigancées sur place, je n’ai pas vu passer le temps, ni (à mon grand regret) le Tour de France.