UN AUTRE MONDE DOIT NAITRE

En 2018, j’ai commencé à produire une série d’objets de désensorcellement. Un certain nombre d’entre eux, visaient à désensorceler les paysans de l’agriculture chimique ou dite conventionnelle. D’autres ont pris la forme d’amulettes de protection de la petite faune sauvage. D’autres ont émergé comme des ex-votos en demande d’une grâce pour sauver la planète. Ces objets sont fabriqués avec la matériologie et les codes formels des rites magiques, notamment ceux de la sorcellerie paysanne européenne. Ils sont conçus pour avoir une charge émotionnelle, c’est en cela que l’objet de sorcellerie est proche de l’objet d’art. Issu d’une bricologie manuelle et intellectuelle, il n’a l’air de rien : 3 bouts de laine, un fragment de branche, une matière animale, quelques quincailleries… Et pourtant c’est un condensé d’exigence, une brutalité si juste !

Je vis à la campagne depuis toujours, je suis issue du monde paysan. Comme tout le monde j’ai assisté au long suicide de ces gens, devant les terres épuisées, les ressources pillées, les logiques industrielles et les pièges édifiés par les banquiers. Aujourd’hui je réapprends l’agriculture avec les principes de la permaculture. Je fais avec quelques notions de chimie et beaucoup d’observations. Je ne crois en rien. Le monde est fichu. Je suis une ensorcelée qui ne croit pas à la sorcellerie. Comme dit Isabelle Stengers, ce qui nous a rendu vulnérable au « système sorcier » du capitalisme, c’est le fait que nous sommes les produits d’une culture ultra-rationaliste qui a éradiqué toutes les vieilles croyances pré capitalistes, nous privant ainsi des moyens de nous défendre. Il faut inventer de nouveaux rituels pour produire de la puissance collective. Et donc, s’approprier un vocabulaire étranger, inconfortable. Échafauder un bricolage de la pensée, entre le municipalisme de Murray Bookchin, les gilets jaunes et la collapsologie.

En 2020, je prépare l’avenir en poursuivant cette série d’objets de désensorcellement : puisque le néo-libéralisme est au sein de nos corps, il faut des outils pour l’en extirper. Ma résidence sera consacrée à l’élaboration de ces outils.