Ma recherche questionne le rapport entre notation musicale, typographie et lecture à voix haute. Elle cherche à décaler ces curseurs, questionne les mécanismes de déchiffrage et d’interprétation, la musicalité de l’écriture et la sensorialité de la lecture.

Pendant cette résidence, dans les espaces du Bel Ordinaire et de la médiathèque André Labarrère, je vais développer un projet de protocole/partition pour une forme générique de performance, destinée à des espaces regroupant une quantité de livres suffisamment importante : médiathèque, bibliothèque municipale ou universitaire, centre de documentation, librairie… Et si, dans le silence paisible de la bibliothèque, ces livres méticuleusement posés sur les rayonnages se mettaient à tinter, les pages à fredonner ? Si les mots couchés sur le papier, immobiles et muets, se mettaient à bruisser ?

Cette résidence va me permettre de consacrer du temps à la recherche pour l’écriture, la création et la production graphique de nouveaux outils et d’explorer la forme globale que prendra le dispositif : sera-t-il voué à être autonome/générique, comme une boîte de jeux ? Aura-t-il une forme éditoriale et diffusable ? Sera-t-il composé d’objets scéniques, réservés à une utilisation uniquement performative et scénographique ? Ces objets prendront-ils la forme d’affichages dans la bibliothèque, de marquages au sol, d’objets graphiques cachés dans les rayonnages, d’instruments de lecture déformants pour brouiller les pistes ou encore de “livres préparés”, comme pouvait l’être le piano de John Cage ?

La résidence se conclura en décembre 2020 par une exposition au Bel Ordinaire qui présentera ces expérimentations et divers travaux.

                                                                                                                                                                              Après ma résidence, mars 2020,

Pluie, pluie, pluie : je n’ai jamais vu autant d’eau tomber du ciel. L’hiver ici est très liquide, et je regarde les flaques qui tournoient. Autant d’eau finalement c’est idéal pour s’immerger la tête la première dans les projets à développer ici. Oui, mais, mais dans quel sens ? Hors de la frénésie quotidienne, la résidence m’offre du temps pour penser, chercher, apprendre à laisser venir. Et profiter de quelques éclaircies un dimanche pour saluer la montagne : on se sent tout petit. Je croise un cairn au lac de Castet, peut-être suis-je sur le bon chemin. J’avais oublié l’immensité grandiose des paysages de hauts plateaux, jalonnés de piquets de balisage jaunes et noirs. Il n’y a d’ailleurs qu’une seule route pour traverser le col de Marie-Blanque et l’archipel de cailloux sur le Bénou. Puis, pousser jusqu’à la gare abandonnée de Canfranc après l’interminable tunnel du Somport. Mais où est le bout ?

En attendant d’y voir plus clair, je dévalise le rayon de carnets exacompta du Bureau-vallée voisin, et je dessine les patates du temps pour Julie, l’artiste avec qui je partage l’atelier. À l’appui sur leurs grilles rouges, des dessins surgissent, avec leurs fantôme en carbone. On y retrouve en filigrane les dénivelés des aiguilles de Lescun, les cairns de Castet, les balises du Bénou. Je parcours les rayonnages de la bibliothèque André Labarrère pour me projeter dans cette performance. À 636.8 : Chat. À 523.81. Trous noirs. À 641.81. Pizza. Ces numéros de classement m’évoquent des fréquences sonores. Je commencer à penser une partition, à définir une trame narrative, une boite à outils et des dispositifs. Par hasard dans la bibliothèque du Bel Ordinaire, je découvre le splendide Malgré les collines de Véronique Béland. Des pistes commencent à prendre forme, les hasards coïncident, l’envie arrive.

À la suite de ce premier temps de résidence, ont émergé des directions : pour ce projet d’exposition, j’ai envie de raconter mon travail par la métaphore d’un lieu imaginaire. Fête foraine ? Pays fictif ? Exposition universelle ? Il s’agira d’inviter le visiteur dans mon terrain de jeu, donner quelques pistes en filigranes, transmettre les coordonnées gps des chemins que j’emprunte, à la rencontre des mots-matières qui habitent ma pratique. Cactus, mouton, rayures, silence, fausse parole, whisky, puceron typographique, acrobate, puzzle… Cette métaphore servira à déployer un système de mise en scène et un scénario de visite sous forme de parcours, reproduisant les mécanismes à l’œuvre dans mon travail.