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Le Bel Ordinaire

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Cent Pages

SpMillot (pour Sophie et Philippe Millot) et Olivier Gadet mènent au sein des éditions Cent Pages un travail érudit, malicieux et singulier, proposant au fil des parutions un ensemble de livres surprenants, tant dans le choix des textes édités que dans les formes chaque fois réinventées des objets imprimés.

Cent Pages

Le travail typographique de SpMillot est ancré dans une culture savante aussi bien que populaire de l’histoire du livre, des manuscrits médiévaux aux canons d’empagement de la renaissance, jusqu’aux travaux de Pierre Faucheux ou Robert Massin pour les Clubs de livres.

Refusant les termes de designers ou de graphistes, le couple revendique « dessiner » chaque livre, dans sa globalité. Il porte une grande attention au travail de mise en page et en rythme du livre, à son animation par des séquences vivantes, quasi filmiques sur les pages liminaires. Chaque ouvrage est conçu comme une expérience sensorielle, visuelle autant que tactile, mettant en jeu toutes ses surfaces. Un grand soin est également apporté à la qualité des matériaux et papiers utilisés, à la subtilité des contrastes et des interactions complexes, alchimiques, qui se jouent entre eux.

Cent Pages

Rouge-gorge

Ce travail se déploie essentiellement au fil de deux collections emblématiques. « Rouge-gorge », dédiée aux textes de littérature, se démarque par ses tranches peintes, dont la vitalité colorée contraste avec le panorama de gris et de noirs utilisés sur les couvertures. « Cosaques », dédiée aux formes pamphlétaires, théoriques ou expérimentales, est caractérisée par ses couvertures systématiquement barrées d’une fière diagonale. Des ouvrages hors collection, pensés individuellement avec une grande singularité, viennent régulièrement ponctuer le rythme des parutions de Cent Pages.

Cent Pages

Le fonds acquis par le CNAP en 2012, confié au Bel Ordinaire pour l’exposition, comprend, au-delà des 61 ouvrages finis tels qu’ils peuvent se retrouver dans les rayons des librairies, un ensemble d’états intermédiaires du livre et divers artefacts permettant d’éclairer autant la logique globale à l’œuvre dans le travail de SpMillot pour les éditions Cent Pages que les différentes étapes techniques
de la construction d’un livre, de son dessin à sa fabrication. Nous avons effectué une sélection de ces éléments que nous vous présentons sous vitrines pour éclairer certains processus clés ou faits remarquables à l’œuvre dans ce travail.

Red le démon

— Gilbert Sorrentino
Collection « Rouge-gorge », 2010

Une partie de cet ensemble de pièces montre comment les grandes feuilles de tirage à plat sont pliées afin de former des cahiers ; ceux-ci sont ensuite assemblés et cousus entre eux pour constituer le bloc intérieur de l’ouvrage. Le bloc est ensuite collé, côté pli, sur la face interne du dos de la couverture, avant que l’ensemble soit rogné sur ses trois tranches pour atteindre son format fini.

Une particularité de la collection « Rouge-gorge » est le transfert de la quatrième de couverture, habituellement présente au verso du livre, sur le premier plat de couverture. Ce texte et une partie des informations présentes sur le dos sont majoritai-rement imprimés selon le procédé de dorure à chaud. À côté des différents tests de couleurs de marquage, on peut observer le fer à dorer qui a servi à réaliser cette impression.

Nouvelles en trois lignes

— Félix Fénéon
Collection « Cosaques », 2009

Cet ensemble met en évidence certaines étapes importantes dans la conception et la fabrication d’un ouvrage. Étape clé s’il en est, la maquette en blanc ou « poupée » est un prototype façonné, mais non imprimé, servant à vérifier la pertinence des choix de papier, de format et de reliure. Dans son prolongement, on peut observer différents états de façonnage du livre, avant et après rognage.

L’ouvrage fini est enveloppé d’une jaquette, pour laquelle SpMillot a réalisé un tirage laser au format réduit, afin de vérifier le système de pliage.

Sur la grande feuille de tirage à plat, on peut noter que la couverture de l’ouvrage est imprimée en amalgame avec la couverture du catalogue 2009 des éditions. Les cahiers intérieurs de ce catalogue sont également tirés en amalgame avec les cahiers intérieurs du livre. Un dernier coup de massicot, après le façonnage et le rognage de l’ensemble, dissociera les deux ouvrages. Vous pouvez voir ce catalogue dans la vitrine consacrée aux miscellanées. C’est un procédé auquel on peut recourir dans un souci d’économie de projet, l’imprimeur n’ayant qu’un seul calage à effectuer. Il est possible de tirer des objets dans les marges d’impression, toujours pour les même raisons, comme ici la carte à trois volets présentée à côté.

Cent Pages

Rouge-gorge

​Les Souris valseuses

— Ange Bastiani
Collection « Rouge-gorge », 2012

La sélection faite ici permet d’illustrer les étapes de recherches graphiques et typographiques.

Les premières de couverture, purement textuelles, de la collection « Rouge-gorge » sont invariablement composées avec deux polices de caractères : la ITC Charter pour le texte de présentation de l’ouvrage, et le Skia pour la mention du titre, de l’auteur, et des éditions Cent Pages, dont SpMillot n’utilise que les capitales. Chaque couverture est le prétexte à un exercice, ludique autant que savant, de composition typographique. Certaines lettres sont coupées, inversées, ligaturées, décalées les unes par rapport aux autres, pour créer à chaque fois une image du texte originale et unique. De nombreux tests sont effectués avant d’arriver à l’architecture typographique finale : quelques étapes de ce travail sont présentées à côté des essais de tirages de la couverture.

La conception de chaque ouvrage est également l’occasion d’une ample recherche iconographique. De nombreuses images, à commencer par celle imprimée sur le dernier plat de couverture (habituellement un portrait de l’auteur), viennent peupler et animer la mise en page des « Rouge-gorges ». Sur le tirage laser présenté, SpMillot a compilé différentes couverture de romans d’Ange Bastiani édités par les Presses de la Cité, dans leur collection « Un mystère ».

La composition de la page de garde des Souris valseuses, présentée à côté, emprunte à la culture du roman de gare et rend hommage à l’art de l’illustration populaire des années 50 et 60.

Cent Pages

Cosaques

La Ville

— Frans Masereel
Collection « Cosaques », 2008 & 2011

Cet ensemble montre toute l’amplitude des choix possibles en matière d’échelle et de matérialité
lors de la mise en forme d’un livre, et comment, sur la base d’un contenu identique, deux versions extrêmement différentes d’un même ouvrage peuvent s’avérer tout à fait justes et pertinentes.

Il n’est pas rare que les éditions Cent Pages se voient dans la nécessité de rééditer certains ouvrages épuisés. Cela fut le cas pour La Ville, de Frans Masereel, peintre et graveur belge du début du XXe siècle, dont certains considèrent qu’il fut l’un des inventeurs du « roman graphique ».

La première version de La Ville, grand format à la reliure cartonnée, entoilée sur le dos et enveloppée d’un éclatant poster tiré sur papier extra-brillant, a déchaîné une fureur toute bibliophile, ce qui l’a très vite rendue introuvable.

La réédition de ce projet, en 2011, a été l’objet d’une proposition surprenante de SpMillot : le format a été considérablement réduit, la couverture est devenue souple, et totalement matifiée par l’utilisation pour la jaquette d’une toile grossière sérigraphiée en noir.

De la première édition de La Ville on peut découvrir un bloc intérieur cousu, ouvert sur de lumineuses et colorées pages de garde, ainsi que la couverture cartonnée.

Outre différentes étapes de tirage et de montage de la jaquette, des pages de garde et des cahiers intérieurs de la version 2, on peut observer certains éléments préparatoires : une maquette en blanc et une feuille de décompte manuscrite sur laquelle SpMillot retranscrit l’organisation générale de l’ouvrage. Fait remarquable de ce livre, le jeu subtil de transparence sur les pages de textes a également été préalablement testé par un tirage laser recto-verso.

Cent Pages
Cinéma permanent : Fric-Frac

Hors collection, 2011

Les petits flip books Cinéma permanent : Fric-Frac illustrent bien toute la dimension ludique et référentielle de la collaboration entre Olivier Gadet et SpMillot. Sur la base du film éponyme de Maurice Lehman et Claude Autant-Lara, sorti en 1939, ce projet a donné lieu à de multiples éditions.
Les deux versions initiales présentent alternativement une série de photogrammes tirés de scènes jouées pour l’une par Arletty, pour l’autre par Michel Simon. En feuilletant les ouvrages, les deux personnages reprennent vie sur un écran de papier modèle réduit. Une deuxième version, double, réunit les deux acteurs, tête-bêche, dans un ouvrage pouvant être activé dans deux sens de lecture.

Les livres étaient généralement vendus dans un délicat emballage en papier cristal. Enfin, la dernière version propose, sous blister, un ensemble composé des deux flip books, d’un fourreau permettant de les réunir — dont le dessin est inspiré par les vieux tickets de cinéma —, et d’un fac similé du numéro de La Petite Illustration du 12 juin 1937. Ce recours à la reproduction fidèle d’un document d’époque n’est pas unique chez Cent Pages. En 2002, le Coffret Montparnasse regroupait déjà au sein d’un élégant boîtier les fac-similés des 62 numéros de la fameuse revue du même nom. Cet ouvrage est présenté sur l’un des murs de la salle d’exposition.

Entre anecdote et précision historique, le travail de SpMillot est sans cesse nourri par des références culturelles, savantes ou populaires, collectives ou individuelles, et en propose à chaque fois une réactivation singulière.

Cent Pages
Miscellanées

Les éditions Cent Pages n’éditent pas que des livres. Chaque parution est, par exemple, l’occasion de l’édition de « cartes réclame », reprenant généralement un extrait du texte, et d’éléments promotionnels singuliers, tirés dans les marges d’impression des projets.
Le catalogue 2009, dont on peut observer plusieurs versions et états sur l’une des tables, doit son surprenant format au fait qu’il ait été tiré en amalgame avec les Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon.

Chacun de ces objets, des éléments de papeterie aux cartes de vœux, est un projet éditorial en soi, traité avec soin et originalité, tant au niveau de la typographie que de l’impression et du façonnage.