Un éloge de la main décliné au présent

En préparation : un livre d'artiste de Clara Denidet

… avoir la main verte, la main sur le cœur, approuver des deux mains, s’en laver les main, marcher sur les mains, donner sa main à couper, mettre sa main au feu, venir les mains vides…

La langue utilise le mot « main » dans de nombreuses constructions langagières qui possèdent une force d’évidence indéniable. Chaque expression est directement intelligible car elle renvoie à la familiarité que chacun d’entre nous entretient avec ses propres mains, tout au long de sa vie. Ces manières de dire évoquent des situations concrètes vécues mais elles révèlent aussi à quel point la charge symbolique liée à cette partie de notre corps nourrit notre imaginaire

… en un tour de main, mettre la main à la pâte, arriver les mains dans les poches, tracer à main levée, prendre un outil en main, installer une main courante, cela tient au creux de la main, tenir à deux mains, prendre à pleine main, prendre en main, garder sous la main, mettre la main sur quelque chose, donner un coup de main, avoir la main légère, avoir la main lourde, se faire la main…

Depuis un certain temps, Clara Denidet associe le plus étroitement possible les objets artistiques qu’elle produit à leur valeur d’usage. Afin de leur donner une autre sphère d’influence, elle les sort de l’espace de la galerie en organisant des rencontres en atelier qui sont autant d’occasions de fabriquer en commun. En suscitant ce type de situation de travail, elle propose une alternative à la séparation des rôles entre artiste et spectateur, tout en mettant l’accent sur l’accomplissement des tâches plutôt que sur l’objet fini. C’est de ce type de pratiques qu’ont émergé les photographies de mains et les fragments de textes qui composent un livre à venir qui s’intitule Façons de faire. Les mains en action sont devenues le centre de l’action artistique en même temps qu’elles en devenaient le sujet.

…, porter la main sur quelqu’un, lui manger dans la main, de seconde main, le cœur sur la main, mettre la main à la poche, la main dans le sac, la main dans la main, lui accorder sa main, sans lui forcer la main, faire des pieds et des mains…

Depuis qu’en adoptant la station debout, l’homme a libéré l’usage de ses mains, cette habilité lui a permis de diversifier et d’enrichir son contact avec le monde environnant. Dès son plus jeune âge, la coordination de l’œil et de la main de l’enfant, fonctionne comme un vecteur de connaissance. Dans un beau texte consacré à sa mère, Colette écrit qu’au moment où elle s’apprêtait, petite fille, à creuser la terre pour voir ce qu’il y avait dessous : Une main preste arrêtait la mienne – que n’a-t-on moulé, peint, ciselé cette main de « Sido » brunie, tôt gravée de rides par les travaux ménagers, le jardinage, l’eau froide et le soleil, ses doigts longs bien façonnés en pointe, ses beaux ongles ovales et bombés ( …) pourtant elle savait que je ne résisterais pas, moi non plus, au désir de savoir et qu’à son exemple je fouillerais, jusqu’à son secret, la terre du pot à fleurs. [1]

Les images photographiques que Clara Denidet collectionne dans son livre pourraient évoquer cet éloge de la main de Sido mais aussi la chaine de transmission de gestes qui nous ont construit au fil du temps : gestes de travail, d’exploration, d’échange, de don, etc.

… donner un coup de main, tendre la main à son prochain, travailler en sous-main, de la main à la main, gagner haut la main, tomber entre les mains / passer entre les mains de quelqu’un, passer la main, avoir le coup de main, travailler à quatre mains, de ses propres mains, se maintenir, avoir entre les mains, porter la main sur, ne pas y aller demain morte, en venir aux mains, faire main basse, changer de main, avoir la main légère…

L’une des photos de cet ouvrage représente une allumette brûlée tendue du bout des doigts. Le rapprochement est sans doute fortuit, mais il se trouve que Kandinsky dans son autobiographie a écrit que la liberté de l’homme se mesure à la capacité qu’il a de laisser agir sur lui la vie de chaque chose, fut-ce, « celle d’une allumette à demi consumée » [2]. La liberté de création de l’artiste pourrait donc s’évaluer davantage dans le geste qui désigne ou produit l’objet que dans l’objet lui-même. Photographier des gestes comme le fait Clara Denidet, revient alors à montrer une puissance à l’œuvre : celle de faire ou/et celle de faire voir. C’est en tant qu’artiste qu’elle a collecté des images de mains en action tout en s’intéressant de plus en plus à des savoir-faire anciens menacés par l’oubli. Puisqu’elles passent par l’usage des mains, les manières de faire qu’elle éclaire touchent à l’art, à l’artisanat mais aussi à des savoir-vivre intemporels tels que tendre un bouquet de fleurs pour en faire cadeau.

… Avoir de l’or dans les mains, de la main de l’artiste, manipuler, prendre la main sur l’action, la main du papier, en main propre, à portée de main, fait à la main, à main levée, manufacturé, réalisé de ses propres mains, manière, manuel, manuscrit, manœuvre, manette, manier, manège, manifester, manigance, manipuler, manivelle, manucure, manufacture, manutention, remanier, parler avec les mains, maintenant…

Même s’il est répété, le geste implique une forme d’instantanéité qui le met toujours au présent. Il est la forme active par excellence mais on dit aussi qu’il est parlant. Parler avec les mains recrée un univers concret qui vient atténuer l’abstraction de la parole et ce contexte est propice à la situation d’apprentissage. En contemporaine de notre époque de mutation provoquée par la séparation entre les hommes et leurs outils, l’auteur du livre se nourrit aussi de la recherche anthropologique. Le titre même de cet ouvrage est une allusion discrète à Façon de dire, façons de faire d’Yvonne Verdier [3] et les photographies qui le composent traitent aussi de la place des gestes dans la relation aux autres et à la transmission des gestes techniques. Ces mains, saisies en pleine action, sont aussi porteuses d’un enseignement qui se dispense de la parole. Les savoir-faire, ainsi actualisés, peuvent tout à fait se développer et être validés de manière parfaitement silencieuse. En Sicile, par exemple, l’apprenti potier n’a vraiment réussi son ouvrage que lorsque le maitre, en silence, pose ses mains sur les siennes, et les potiers associent souvent cette étape décisive au souvenir de la chaleur des mains du maitre. [4]

À main nue, nu comme la main.

La nudité des mains des autres comme celle du visage, si elle ne frappe pas au premier abord, révèle dans les deux cas une absence de dissimulation, une sorte de franchise qui tombe sous le sens. La plupart du temps, les mains comme les visages se présentent nus, d’une nudité décente, rarement cachée qui nous émeut. Voir cette collection de mains photographiées c’est aussitôt identifier en elles le commun, ressentir de l’intérieur leur puissance et leur fragilité.

Pour Emmanuel Levinas la nudité du visage parle et exige qu’on lui réponde, qu’on réponde de lui. L’apparition du visage, dit-il, « révèle une pauvreté pour lequel je peux tout et à qui je dois tout » [5]. Dans l’ouvrage en préparation Façons de faire aussi, les images choisies excédent la simple description des mains. Leur fragilité mais aussi leur puissance d’action ouvrent à la prise de conscience de notre propre vulnérabilité ainsi qu’à notre commune humanité. Elles permettent de penser notre rapport à autrui comme une relation, un lien avec ce qui n’est pas nous et qui nous dépasse.

Notes
1- Colette, Sido et les vrilles de la vigne, Livre de poche
2- W. Kandinsky, Regards sur le passé, Herman Paris 1974
3- Y. Verdier, Façons de dire façons de faire, Éditions Gallimard, Paris, 1979
4- P. Descola [dir], Dire le savoir-faire, Cahiers d’anthropologie sociale, Édition de l’Herne, Paris, 2006
5- E. Levinas, Ethique et infini, Livre de poche

Un éloge de la main décliné au présent