4 Octobre 2015

Charlotte Agricole termine sa résidence au Bel Ordinaire. Debout au milieu des pièces qu’elle a produites dans l’atelier, elle en parle mais toujours en mimant les gestes de son travail. Il devient alors évident que c’est son corps tout entier qui est mobilisé lorsqu’elle s’engage dans son activité artistique et que les gestes accomplis perdurent dans les assemblages présentés et les grands dessins gravés. Sur ceux-ci on peut lire, à travers les lignes et tensions à l’œuvre, tous les efforts physiques qui ont été nécessaires pour faire naître les compositions graphiques. Pendant des jours et des jours, « encore et en corps » comme elle le dit elle-même, ses bras ont gravé en profondeur des plaques de Plexiglas et dans l’agencement de lignes et de courbes qui ont émergé de la matière, elle désire que l’on retrouve l’impact de ses gestes qui ont été tantôt volontaires tantôt fatigués. Elle ne souhaite pas que l’effort soit masqué car, pour elle, il garantit la qualité de ce qu’on pourrait nommer un corps à corps avec les outils ou les matériaux qu’elle ne se contente pas d’utiliser. La matière a toujours son mot à dire et le résultat de cette collaboration reste incertain jusqu’à son achèvement : « je ne fais pas un dessin, les lignes sont commandées par l’endurance » dit-elle, en se tenant le bras qui se souvient de la fatigue éprouvée.

C’est encore un corps en action qu’elle présente lorsqu’elle nous montre des fers à béton tordus pour obtenir les belles courbes qui unissent en tension les pièces de bois. Une attention un peu plus soutenue révèle que ce travail ne peut pas s’accomplir en toute sécurité. Les fers à béton pliés peuvent facilement se détendre et alors les assemblages peuvent exploser. Face à ces constructions, nous sommes invités à partager cette sensation de danger avec l’artiste car elle a choisi de ne pas caler les pièces pour l’exposition. L’acte de regarder devient alors un exercice périlleux pour lequel toute notre attention est requise, ce qui le rend moins anodin et moins machinal.

De son côté, c’est en prenant ces risques qu’elle avance dans sa pratique actuelle de sculpture, rendant toujours plus précieux parce que fragiles, les équilibres réussis qu’elle recherche. Et ne pas maîtriser tout à fait les forces à l’œuvre dans ces dispositifs fait partie du jeu.

Monique Larrouture Poueyto

Charlotte Agricole

Née en 1988, vit et travaille à Paris. Elle a obtenu son DNAP à l’Ecole supérieure d’arts des Pyrénées à Pau, puis son DNSEP à l’École supérieure des Beaux-arts TALM d’Angers.

Sa rencontre avec Daniel Dewar a été significative, elle oriente depuis lors sa pratique vers le volume et s’affirme en tant que sculpteur.

-contact-sensible-intuitif-

« A travers un travail d’expérimentation j’explore les relations qui se jouent entre le geste, l’outil et la matière. Je négocie avec les matériaux un état intermédiaire entre leur forme brute et leur transformation totale. La recherche est perpétuelle. Les expériences interfèrent les unes avec les autres, se juxtaposent ou s’entremêlent et génèrent ainsi un vaste répertoire de formes, relevant d’un processus essentiellement axé sur le geste ; répétitif, spontané, brut. Je me nourris de ce que je vois, je touche. Tout ce qui m’entoure est une matière à exploiter, une nouvelle façon d’appréhender les volumes.

-corp-sculpteur-

L’acte, qu’il engendre un volume ou une multitude de points sur une feuille, fait partie intégrante de l’œuvre. Le corps est placé au centre du processus de création, il est pleinement impliqué dans le geste et donc la trace, comme l’empreinte de l’effort. Chaque mouvement du corps, impulsif, maladroit, s’ancre dans la matière. Les accidents jouent un rôle essentiel, dont je ne peux me soustraire et avec lesquels j’aime composer. Ils sont toujours riches d’enseignements, ils permettent de comprendre la matière et d’évoluer avec elle.

Depuis peu le dessin s’est imposé comme une alternative au volume. Les lignes, masses, protubérances, évoquent des tumeurs, la transformation interne et externe de l’anatomie. Les difformités du corps m’intéressent, elles nourrissent des formes abstraites, aléatoires et totales, représentations personnelles que je fais des mutations organiques. La façon dont notre corps fonctionne et évolue au quotidien donne naissance à de nouvelles pièces. Les matériaux influencent les mouvements de mon corps, et le corps offre une matière à dessiner, sculpter. »