Donner la parole au regardeur

L’artiste fait quelque chose un jour, il est reconnu par l’intervention du public, l’intervention du spectateur ( …). On ne peut pas supprimer cela puisqu’en somme c’est un produit à deux pôles ; il y a le pôle de celui qui fait une œuvre et le pôle de celui qui la regarde.

Marcel Duchamp, Ingénieur du temps perdu, Belfond 1967

Cette chronique portera sur l’activité du « regardeur » comme se plaisait à le nommer Marcel Duchamp, celle qui peut s’exercer dans les lieux d’exposition, dans les salles de spectacle ou ailleurs, c’est-à-dire partout où quelque chose est proposé au regard. Ce plein exercice est un plaisir très accessible qui s’éprouve de manière plus intime encore, lorsqu’on s’accorde du temps avant de choisir de donner (ou non) une suite à la rencontre avec ce qui est vu. Regarder, c’est inventer l’espace sans lequel les œuvres ne pourraient même pas apparaître. C’est aussi créer une place disponible et offerte à la création d’un autre. On peut le faire seul ou bien accompagné, et c’est le cas en écoutant une émission programmée sur France-Culture. Il s’agit du magazine « les Regardeurs » dont les co-auteurs sont Jean de Loisy et Sandra Adam-Couralet.

Au générique : une pièce chantée par Vito Acconci Ten Packed Minutes (1977) et Pêche de nuitd’Henri Chopin (1957) :

Wha wha wha

Puis la voix de Marcel Duchamp :

Je crois sincèrement que le tableau est autant fait par le regardeur que par l’artiste ( …)

Cette voix si étonnante précède l’introduction :

« Archéologues, écrivains, poètes, ils ont marqué l’histoire des derniers siècles en découvrant ou commentant des chefs-d’œuvre de toutes les époques qui, depuis, appartiennent à l’histoire de l’humanité. Ils s’appellent André Breton, Guillaume Apollinaire, Alfred Barr, Pierre Restany, André Malraux, Yves Bonnefoy… ce sont les regardeurs »

Dans cette émission, on parle aussi d’aujourd’hui puisqu’à chaque édition, un artiste contemporain appartenant le plus souvent à la scène actuelle est invité à préciser la manière dont l’œuvre étudiée résonne pour lui. On peut ainsi, à travers les documents lus et les commentaires variés et précis rentrer dans l’intelligence des formes décrites et réaliser que quelque chose est intelligible dans l’œuvre sans que l’image de celle-ci vienne capter toute l’attention.