Pour ce rendez-vous de vernissage, à l’occasion de l’exposition YÖP, fixée au 18 mars 2017 à Bayonne, le point de chute est singulier. L’adresse indiquée se situe à la jonction de deux autoroutes, au milieu d’un réseau de ronds-points et de voies d’accès à des zones industrielles, à l’endroit où un immense bâtiment de couleur bleue s’impose par son volume impressionnant. Son énigmatique présence est élucidée par quatre lettres peintes en jaune sur sa carcasse : I-K-E-A, et ses proportions gigantesques l’apparentent à une sorte de vaisseau spatial qui aurait choisi cet endroit pour atterrir. Encore quelques marches imposantes à franchir et c’est l’entrée du nouveau centre commercial Ametzondo Shopping. C’est bien ici que se déroule l’exposition-événement YÖP, conçue par COOP en collaboration avec IKEA centres, annoncée comme une zone d’expérimentation artistique pour les artistes contemporains émergents du territoire. L’article de présentation en ligne indique que : « Pour le lancement de cette initiative, les vitrines accueilleront une série d’œuvres de Clémentine Fort intitulée Les objets qui dérangent, où chaque œuvre est composée d’un meuble IKEA et d’une sculpture qui en dévie la fonction ; une pièce de Béranger Laymond intitulée Reliefs qui pose la question de la réalité du mur, une création vidéo d’Alizée Armet et d’Elena Guerin ainsi qu’une présentation des travaux de Thomas Lanette, Grégory Cucquel et Héléna Bertaud dans l’atelier. Julie Laymond, assure le commissariat de ces expositions-vitrines avec autant de soin qu’une programmation destinée à un centre d’art. »

L’annonce n’est pas trompeuse, tout ce qui restait un peu abstrait avant la visite s’éclaire d’un jour nouveau car le parcours au sein des allées du centre commercial bouscule les habitudes des visiteurs d’exposition. C’est l’association COOP, créée en 2013, très active dans la région, qui porte ce projet, et les intentions de cette jeune équipe, disponible et compétente, sont clairement énoncées : « Avec YÖP, il s’agit de déplacer le regard du grand public sur l’art contemporain, d’interroger les passants dans un lieu inattendu, mais aussi de faire sortir les artistes de leur zone de confort. »

Ce jour-là, le pari est tenu : un public d’amateurs et de curieux découvre les expositions vitrines au milieu de celles des commerces et chacun peut ainsi tester sa propre faculté à repérer et à apprécier tout en se montrant actif dans l’acte de regarder. Peu de visiteurs non-avertis se manifestent mais certains, un sourire amusé au lèvres, partagent volontiers leurs impressions.

En 1975, dans The Philosophy of Andy Warhol (From A to B & Back Again) , l’artiste écrivait que « tous les musées deviendront des grands magasins et tous les grands magasins deviendront des musées ». À ce jour il semble avoir en partie raison.

Certes les musées sont loin d’être devenus des grands magasins même si l’Exit through the gift shop (pour reprendre le titre du film de Banksy) est devenu l’usage incontournable des expositions dans la plupart des musées et centres d’art du monde entier. Par contre, Andy Warhol semble avoir, en effet, prévu la mutation actuelle des galeries marchandes qui tentent de plus en plus de rivaliser avec les lieux de diffusion artistique en proposant de nouvelles expériences associant culture, loisir et commerce. Il est possible de citer quelques récentes initiatives en France qui ont pris ce chemin. Le Polygone Riviera de Cagnes-sur-mer a confié, en 2016 à Jerome Sans, co-fondateur du Palais de Tokyo, l’exposition d’œuvres d’une dizaines d’artistes français et internationaux au sein même du centre commercial. En septembre 2016, le BHV de Paris a fêté, à travers une exposition dans ses locaux, une collaboration avec les artistes allant de Marcel Duchamp à Jeff Koons. Enfin, plus près d’ici, il faut citer l’activité du Parvis de Tarbes qui, installé au sein du centre commercial E. Leclerc, propose une programmation artistique en art plastique et spectacle vivant, riche et exigeante. Un peu partout, art contemporain et privé  font bon ménage et des fondations d’art à l’initiative d’entreprises ou de particuliers voient le jour, surtout depuis que des dispositifs fiscaux alléchants ont été mis en place.

Il est vrai qu’il est devenu urgent de compenser la baisse des aides publiques dans ce domaine, mais il reste nécessaire de s’interroger sur les avantages et les inconvénients de cette nouvelle situation. L’utopie de l’art pour tous pourrait très bien se dissoudre dans la production de formes artistiques consensuelles. Il faut donc saluer la lucidité de COOP qui s’empare de cette nouvelle réalité très concrète en proposant le projet YÖP et en prenant le risque de confronter ses ambitions artistiques et ses convictions à des logiques de marché.

Les artistes d’aujourd’hui ont des besoins nouveaux. Ils ne peuvent plus se contenter de rester dans l’attente de fonds publics attribués à la recherche artistique et de résidences de créations trop rares et hypothétiques. Ils veulent trouver de nouveaux lieux d’expositions, une alternative au passage obligatoire par les galeries qui monopolisent les contacts avec le marché de l’art et les collectionneurs. Ils ont besoin de nouveaux réseaux d’amateurs, de collectionneurs et des sources de revenus plus diversifiés. Désormais à l’étroit dans la forme imposée de la boîte blanche de galerie ou de la salle d’exposition, ils cherchent de nouveaux lieux à investir, de nouvelles solidarités dans le secteur de la diffusion et de la médiation de l’art contemporain.

Cette dernière mention fournira l’occasion, pour conclure, d’évoquer une dernière initiative qui regroupe les acteurs culturels locaux de cette région du Pays Basque : COOP, mais aussi La Maison, Nekatoenea et le Second jeudi sous la forme de GALAC (Grand Agenda Local de l’Art Contemporain) et qui permet de se tenir informé de l’actualité de l’art contemporain dans cette zone.