« L’exotisme n’est pas une adaptation ; n’est pas la compréhension parfaite d’un hors soi-même qu’on étreindrait en soi, mais la perception aigüe et immédiate d’une incompréhensibilité éternelle. » (1)

Elle a tout juste dix-sept ans et s’apprête à visiter l’exposition de la petite galerie du Bel Ordinaire, intitulée Pau Wuhan : dialogues / Art contemporain et design graphique regroupant des travaux d’étudiants d’école d’art, à peine un peu plus âgés qu’elle, réalisés à la suite de leur séjour en Chine. Elle nous dit qu’elle envie leur voyage et se demande ce qu’ils ont ramené de cette expérience. De plus, elle n’est pas familière des centres d’art et ignore ce qu’elle va voir, mais elle a envie de découvrir. C’est un double exotisme qu’elle s’apprête à vivre. Plusieurs questions surgissent en même temps. Que signifie vraiment ce terme d’art contemporain ? À quel moment se revendique-t-on artiste ? Qui est apte à le reconnaitre ? Elle sait qu’elle n’est pas la seule à se poser ces questions, bien sûr, mais aujourd’hui elle est venue chercher des réponses.

Le désir de s’exprimer à travers des formes ne lui est pas totalement étranger, elle dessine un peu et va coller ses dessins sur les murs, la nuit. Elle le fait discrètement, mais elle avoue qu’elle est curieuse de savoir ce que exposer ou s’exposer veut dire. Son goût s’est déjà exercé à partir des images qu’elle consulte sur des sites en ligne, mais ici dans cette configuration de salle d’exposition ses repères sont mis à mal. Qu’y a -t-il à voir au juste ?

Dès le début de la visite, elle n’aime rien. Rien ne l’attire sauf, peut être, le film d’animation projeté sur un mur. Les figures en mouvement qui mêlent des pas de danse à des mouvements de grue de chantier sont attractives et la complicité rythmique des machines et des danseurs, assez incongrue et drôle. Mais c’est tout : le reste demeure sans intérêt ou hermétique. Pourtant, elle n’a pas envie d’aller chercher trop vite un mode d’emploi dans la feuille de salle distribuée à l’entrée, elle cherche comment passer toute seule de la présence des objets mis en scène à du sens, à quelque chose ayant à voir avec l’art, qu’il serait possible de retirer et que l’on pourrait emporter avec soi ?

Elle refait un tour de l’exposition et entend un visiteur dire à côté d’elle : « J’aime bien ça «. Intriguée, elle tourne le regard vers un ensemble de blocs et de gravats sans comprendre. Au bout d’un certain temps, elle remarque un bloc de ciment en équilibre sur la tranche d’une vitre brisée et quelque chose la touche dans cet équilibre précaire. Puis les ombres portées des objets sur le mur derrière, lui apparaissent comme une ligne de gratte-ciel et l’illusion rapproche le dérisoire d’un amas informe de l’architecture monumentale. Soudain, elle fait le lien avec la vidéo de l’entrée dans laquelle évolue ce personnage mystérieux qui règne sur un champ de ruines et comprend que les jeunes artistes voyageurs avaient tenté, sans y parvenir, de cerner cette ville gigantesque, ruine en reconstruction et ce qui s’y passait. Tout semble être resté, pour eux, hors d’échelle et insaisissable. Un peu de leur perplexité est passée dans les formes : vignettes de romans graphiques illustrant des malentendus dans les échanges, photos d’objets retrouvés dans les décombres, images de foules ou de chantiers à ciel ouvert aussi énigmatiques que des vestiges archéologiques.

Elle peut mieux, alors, rentrer en familiarité avec les jeunes artistes qui ont fait le voyage et en sont revenus étrangement insatisfaits. Le choc du divers a eu lieu pour eux et elle en ressent les ondes. Elle ne sait rien de ce que Victor Ségalen a écrit à la suite de son voyage en Chine. Elle apprendra un jour, peut être, ce qu’il dit de la perception du divers « qui n’est autre que la notion du différent ( …) la connaissance que quelque chose n’est pas soi-même ; et le pouvoir de l’exotisme, qui n’est que le pouvoir de Concevoir autre. » (2)

Elle ne savait pas non plus qu’un autre artiste, Robert Filliou, avait dit que l’art c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art, mais elle sort de l’exposition décidée à voyager, à aller voir ailleurs si elle y est ou pas. Elle continuera aussi à dessiner et à faire des images. Mais pas forcément pour les placer dans des salles d’exposition. On verra….

(1) et (2) Victor Segalen « Essai sur l’exotisme : une esthétique du divers » – Fata Morgana, 1978.

Monique Larrouture Poueyto